Le Jazz en Afrique du Sud

Par Dror Cohen

Le Jazz sud-africain s’avère difficile à définir. Celui-ci a pris diverses formes au fil du temps et reflète en permanence l'état de la société sud- africaine. L’évolution du jazz sud-africain peut être divisée en différentes étapes qui correspondent à l'histoire de ce pays. Ce genre musical crée alors une continuité complexe entre les artistes de jazz contemporains « Born-Free » (nés vers la fin ou après l’apartheid) et les artistes légendaires qui étaient actifs pendant la lutte contre l'apartheid, que ce soit en exil ou au pays.

Abdullah Ibrahim.
Abdullah Ibrahim.

Les origines du jazz sud-africain

Sous l’apartheid, le gouvernement employait différentes méthodes afin de dominer la culture africaine et limiter les possibilités du développement culturel. Dès lors, le Jazz sud-africain a émergé dans des conditions difficiles tout en fusionnant un ensemble d'influences. Ceci a créé un genre musical dynamique qui a redonné la parole à une population opprimée. Les années 1940 et 1950 sont une époque où le jazz sud-africain était ancré dans la vie quotidienne des townships tout en offrant un divertissement et une hiérarchie sociale informelle en vue de former de jeunes artistes. Les premières versions du jazz sud-africain s’inspiraient des tendances musicales et vestimentaires des stars du jazz américain. Les spectacles de jazz avaient lieu illégalement dans des shebeens (bars et clubs informels dans les townships) qui étaient souvent en proie à des gangsters.

Sophiatown, une banlieue multiraciale située au centre de Johannesburg, est devenue l'épicentre culturel pour les artistes et musiciens. La mode de cette époque comprenait des costumes appelés ‘zoot suits’ et des robes élégantes inspirés des films américains. Tragiquement, le rayonnement culturel de Sophiatown fut de courte durée. En 1956 Les résidents de cette banlieue ont été expulsés et celle-ci est devenue un quartier réservé aux Blancs.

La production de la comédie musicale King Kong, écrite par Pat Matshikiza, est un événement majeur pour la scène du jazz sud-africain. Le casting impressionnant comprenait Miriam Makeba dans le rôle principal. L'enregistrement original était composé d’artistes tels que Thandi Klaasen, Hugh Masekela, Jonas Gwangwa et Kippie Moeketsi. Ce spectacle les a rendu populaire mondialement. King Kong est un drame musical qui explique l’histoire d’un boxeur sud- africain de la catégorie des poids lourd qui tombe en disgrâce. Le spectacle a fait ses débuts sur la scène internationale au Prince’s Theatre, à Londres en 1961. La communauté de jazz sud-africaine a mis en scène une production majeure qui a servi à présenter la vie locale dans les townships et la communauté jazz sud-africaine au monde

L'histoire écrite et les enregistrements audio de jazz à ses débuts sont de mauvaises qualités en raison des restrictions gouvernementales et du manque de sponsors à l'époque. Par conséquent on connait peu des toutes premières stars de jazz locales telles que The Manhattan Brothers, The Jazz Maniacs, The Jazz Epistles et The Skylarks. Ces orchestres ont élaboré de nouveaux genres tels que le Marabi et le Kwela et  plus tard le Mbaqanga  tout en combinant efficacement le jazz américain et les rythmes des grands orchestres, la musique traditionnelle avec des qualités vocales émouvantes, en vue de créer  un son distinctement sud-africain.

Le regime de l’apartheid

Bien que l'apartheid ait officiellement commencé avec l’arrivée au pouvoir du Parti National en 1948, les années 1960 ont été marquées par le règne de Hendrik Verwoerd comme Premier ministre de la République sud-africaine. Son règne est caractérisé par des années noires pour la communauté de jazz et la population noire en général. Le 21 Mars 1960, la police de Sharpeville ouvre le feu sur une foule, provoquant ainsi la mort de 69 personnes qui manifestaient contre la loi visant à contrôler les mouvements des noirs dans la ville et renforcer la ségrégation (appelée pass laws). Le gouvernement adopta des lois dans les années 1960 visant à restreindre encore plus la mobilité du peuple noir, tout en empêchant la socialisation raciale.

Les rassemblements publics ont également été interdits en vue de mettre un frein à toute activité révolutionnaire du Congrès National Africain (ANC) et Congrès panafricain (PAC) ; tous deux étaient bannis au début de la décennie. Ces mouvements politiques ont eu un impact profond sur la direction créative que le genre a pris pendant les années marquées par  l'apartheid. Le fait que les musiciens sud-africains n’ont pas arrêté de pratiquer leurs arts durant ces années constituait un acte de défiance contre le gouvernement.

Plusieurs musiciens de jazz et les plus talentueux d'Afrique du Sud – à savoir Miriam Makeba, Hugh Masekela, Letta Mbulu, Jonas Gwangwa, Dorothy Masuka et Abdullah Ibrahim - vivaient en exil durant l'apartheid. Ces icônes de jazz, expulsés de l'Afrique du Sud, agissaient en tant que représentants de la lutte contre l’apartheid au niveau international, tout en créant une musique qui représente la beauté de la culture sud-africaine. 

La musique de cette époque exprimait également la colère et la tristesse des opprimés sud-africains. Miriam Makeba et le chanteur américain Harry Belafonte, à titre d’exemple, ont collaboré pour l’enregistrement d’un album An Evening with Belafonte/Makeba (1965) contenant des chansons sud-africaines interprétées en zoulou, en xhosa et en sotho. Le public international qui assistaient à ces représentations et achetaient des albums enregistrés par des musiciens sud-africains ont ainsi pu en apprendre davantage sur la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, à travers la musique.

Le gouvernement sud-africain à l'époque interdisait la vente de nombreux albums de jazz sud-africain enregistrés à l'étranger, y compris celui de Belafonte et de Makeba, bien que ces albums fussent disponibles via des chaînes non officielles. Alors que ces artistes étaient en exil, ils ont pu continuer à développer le jazz sud-africain de loin et leurs œuvres étaient toujours liées au contexte de leur exil forcé, loin de leur patrie, de leurs familles, et de l'industrie musicale locale elle-même.

Au cours de cette période, le jazz sud-africain a pris un duel narratif, représentant d’une part les voix des artistes de jazz en exil et, d'autre part, les voix de ceux qui étaient « coincés » au pays. Des artistes talentueux vivant sous le contrôle du régime de l’apartheid étaient bien souvent incapables de faire des représentations en public ou de vivre de leurs arts. La législation raciste ne permettait pas aux personnes de différentes races de se réunir et faire des représentations en public. 

Le conte légendaire du saxophoniste Winston 'Mankunku' Ngozi caractérise cette époque. Ngozi a joué avec un orchestre blanc, mais a été contraint de rester debout derrière un rideau pour empêcher au public de remarquer la couleur de sa peau. À l’époque où le régime de l’apartheid a tenté de maintenir une main mise sur le Jazz sud-africain, l'album de Ngozi Yakhal 'Nkomo de1968 été confirmé comme l'un des albums de jazz les plus populaires de l'époque.

Le titre évoque le cri d'un taureau et evoque le jazz sud-africain réduit au silence mais qui demeure vivant malgré tout. Un autre album important enregistré au cours de cette époque était « Mannenberg (Is Where It’s Happening) » par Abdullah Ibrahim, connu sous le nom Dollar Brand. Cet album était une ode à Cape Town, à District 6, une banlieue culturellement dynamique mais qui a été détruite dans les années 1960 dans des conditions similaire à Sophiatown et à d'autres quartiers) et des nombreux résidents non blancs de cet endroit ont été délocalisés à Cape Flats.

Certains des musiciens sud-africains remarquables ont atteint leur apogée entre 1960 et 1994 à savoir  Basil 'Manenberg' Coetzee, Lionel Pillay, Johnny Fourie, Victor Ntoni, Barney Rachabane, Sipho Gumede, Robbie Jansen, duc Makasi et Lulu Gontsana. Plusieurs musiciens de jazz qui ont vécu en Afrique du Sud sous le régime de l'apartheid, supposés avoir gardé un profil bas, ont fait de leur mieux pour continuer à jouer la musique qu'ils aimaient. Il est difficile de quantifier la perte culturelle que la République  Sud-africaine a connue au cours de ces années au moment où tant de musiciens vivant en Afrique du Sud ont été mis en sourdine.

La periode post apartheid : de 1994 a nos jours

La libération de Nelson Mandela et la fin du régime de l’apartheid dans les années 1990 marquait l'espoir d’un nouveau début. La révolution pacifique, qui marque également l’arrivée de la démocratie, a apporté avec elle la notion de 'Rainbow Nation' (La Nation Arc-en-ciel) ; une nouvelle Afrique du Sud qui offre l'égalité et la liberté pour tous. Un changement créatif s’en est suivi pendant les premières années de la liberté où la musique célébrait l'unité retrouvée du pays. Presque du jour au lendemain, le jazz cessait d’être un discours révolutionnaire pour devenir un produit commercial. Par conséquent, il y a eu un changement radical dans les motivations des musicien qui créent et interprètent la musique dans la nouvelle Afrique du Sud démocratique.

Les artistes locaux de nos jours ont la liberté d'explorer leur art et de s’exprimer librement sur de nouveaux problèmes tels que les nouvelles identités africaines, la pauvreté, les opportunités économiques et la corruption. Le tout se passe dans des environnements culturels et créatifs qui sont liés entre eux par l'histoire commune et complexe de l'Afrique du Sud. Simphiwe Dana, à titre d’exemple, est une diva du jazz sud-africain contemporain connue pour exprimer son opinion sur des questions contemporaines dans sa musique et par le biais des médias sociaux. D’autres jeunes artistes qui font allusion à la politique sud-africaine dans leurs musiques et spectacles sont le batteur Kesivan Naidoo et l’artiste Thandiswa Mazwai. Bien d’autres musiciens sud-africains importants de jazz ont émergé au cours des dernières années notamment Moses Molelekwa, Judith Sephuma, Zim Ngqawana, Sibongile Khumalo, Feya Faku, Marcus Wyatt, Sydney Mnisi, Herbie Tsoaeli, Andile Yenana, McCoy Mrubata, Louis Mhlanga, Jimmy Dludlu, Paul Hanmer et Kyle Shepherd.

Le Jazz jouit d’un public fidèle et certains lieux comme The Bassline à Johannesburg, The Rainbow à Durban et le Mahogany Room à Cape Town accueillent souvent les meilleurs talents du jazz. De grands festivals de Jazz offrent aux locaux l’opportunité de découvrir et écouter du jazz comme le Festival International de Jazz de Cape Town et le Standard Bank Joy of Jazz Festival à Johannesburg.

Le Jazz local, ainsi que tout autre genre de musique influencé par le jazz tels que le kwela et le marabi, ont marqué la culture de la jeunesse sud-africaine et leur influence peut être entendu sur les genres populaires actuels tels que  l’Afro-pop, le kwaito ou le R&B. Certains artistes comme Mafikizolo, Bongo Muffin et The Soil tentent de lier la musique sud-africaine contemporaine à l'héritage du jazz sud-africain d'autre fois. Tumi and Volume  dans son album, en a fait de même dans le domaine du hip-hop en créant leur propre mélange d'influences contemporaines avec le jazz traditionnel.

Le Jazz sud-africain est tout simplement un terme générique pour la musique qui s’est jouée dans un même pays mais à des différentes périodes de temps. Comme résultat, l'identité du jazz sud-africain est par conséquent fragmentée. Néanmoins, le jazz a joué un rôle essentiel dans la culture sud-africaine depuis ses origines au début du siècle précédent jusqu'à nos jours.

Comments

comments powered by Disqus