L'éducation artistique en RD.Congo. Cas de l'Institut National Des Arts.

L’époque coloniale est connue pour avoir favorisé la promotion des langues et traditions africaines. En réalité, toutes les études ethnologiques, ethnographiques et anthropologiques en la matière servaient d’abord les chercheurs  et les administrateurs européens, en l’occurrence belges, et les aidaient  à décrypter les fondements des cultures et des mentalités bantoues. L’on sait maintenant qu’au départ, vers les années 20 quand les premières écoles confessionnelles s’installent en colonie, ce sont les Belges qui, sous des pseudonymes à consonance congolaise, signent des œuvres créées par eux-mêmes, au nom des Congolais. Il s’agissait en fait de donner à l’étranger l’image de nègres déjà « évolués », en colonie belge, par comparaison aux « assimilés » des colonies française ou portugaise. C’est le cas des premiers ateliers de peinture ou des premiers écrits littéraires (comme cet énigmatique Badibanga qui aurait écrit le conte « l’éléphant qui marchait sur les œufs »).

Instruments de musique © www.assurance-mauger.com
Instruments de musique © www.assurance-mauger.com

C’est bien plus tard, dans les années 30-40 que les premiers artistes et écrivains noirs font leur apparition. D’abord à travers la musique, le théâtre et la peinture. L’on connait les premiers ateliers de peinture de Kinshasa et de Lubumbashi. L’on connait les grands studios montés par les commerçants grecs ou portugais à Kinshasa : studios Ngoma, Opika, Loningisa. Antoine Wendo, Kabasele Joseph (Grand Kallé), François Luambo(Franco), Nicolas Kassanda (Nico), Lucie Eyenga, Victor Longomba (Vicky), etc. ou alors les premiers hommes des arts dramatiques (théâtre, ballet, danse, cinéma) comme Albert Mongita, Justin Dissassi, Maitre Ngombe Baseko (alias Maitre Taureau) ou Alexis Tshibangu, tous appartiennent à cette première génération des créateurs congolais.

Entre les années 40 et 50,  grâce aux mécènes, ceux par exemple des « Amis de la vie indigène », les arts populaires prennent de l’envol, au sein des cercles culturels ou au sein des « spectacles populaires » itinérants à travers les grandes villes. Et les arts et les spectacles populaires connaissent un tel succès qu’ils appellent à leur formalisation.

En 1947 sera créée l’Académie des Beaux –Arts par les Frères des Ecoles chrétiennes.

Cette tradition des arts populaires va se perpétuer et même s’amplifier au fil du temps ; et la musique se révélera le genre exploité avec le plus de génie et de succès.

C’est donc tout naturellement qu’après l’indépendance, en 1960, sur la lancée des mouvements de promotion des identités culturelles nègres et sous l’impulsion du Festival des Arts nègres de Dakar (1966) est créé, en 1967,  le Conservatoire National de Musique et d’art dramatique (CNMA), avec pour vocation la formation, aux niveaux secondaire et supérieur, des techniciens et des professionnels. Dans le fond, il s’agissait de contredire l’assertion selon laquelle, au nom de l’ « émotion nègre », tous les Noirs, tous les Congolais ont naturellement la musique dans le corps. Au départ, le CNMA s’est inspiré des conservatoires européens, particulièrement celui de Genève ou était diplômé Philippe Kanza Matondo, premier Directeur du CNMA. Ce dernier avait été placé, dès sa création, sous la tutelle du Ministre de la Culture et des Arts. En 1969, en contrepoint au CNMA, est créé le Théâtre National Congolais, comme un des débouchés des professionnels diplômés de CNMA.

Du Conservatoire à l’Institut national des Arts

Puis vint la réforme de 1971 imposée  par le Président Mobutu, le principe étant de réunifier toutes les universités et instituts supérieurs dans une même structure monolithique : l’Université Nationale du Zaïre. C’est alors que le CNMA y a été  intégré, non plus sous la tutelle du Ministère de la Culture, mais sous celle de l’Enseignement Supérieur et Universitaire. Sur la même lancée, en 1973, le Conservatoire National de Musique et d’Art Dramatique devient « Institut National des Arts », avec comme missions, celle certes classique de toute université (enseignement, recherche, service communautaire),  mais aussi avec un accent particulier  sur la revalorisation des pratiques artistiques locales. Il ne s’agissait plus de copier les conservatoires européens ; il s’agissait,  certes sur base des principes fondamentaux de la formation  classique, d’ouvrir le champ des recherches en rapport avec les savoirs et des savoir-faire locaux et de trouver des pistes nouvelles, modernes, contemporaines de création et de promotion. En plus des premières sections musique et théâtre, l’INA se voyait enrichi, en 1978, de la section  animation culturelle, pour former les entrepreneurs et les gestionnaires culturels professionnels.

Et afin de renforcer la dimension « recherche », l’INA s’est vu doter en 1976, du «  Centre d’Etudes et de Diffusion des Arts » (CEDAR)

L’évolution des techniques et de la science a fait que, de réforme en réforme, l’INA a d’une part consolidé sa base, c'est-à-dire le niveau secondaire à travers son « école d’application » et «  sa pépinière », à savoir l’Institut des Arts du Spectacles (INAS) ; mais d’autre part l’INA a précisé ses ambitions d’ouverture, en adjoignant le deuxième  cycle  dans toutes les sections, et en diversifiant le champ pluriel des « arts dramatiques », avec le théâtre, la danse et le cinéma.

Pourtant ces ambitions d’ouverture se sont révélées un vrai défi, dans la mesure où il fallait briser, dans les mentalités répandues, les préjugés sur une vocation artistique jugée « marginale  en société ;  et former des formateurs avisés, informés des traditions musicales et dramatiques populaires. Dans les principes, pour la musique, les méthodes d’apprentissage, de déchiffrage, de composition et d’écriture restent standards, mais les axes principaux sont :  1°) la musique classique, parce qu’elle contraint à la discipline et aux normes universelles ;  2°) la recherche ethnomusicologique, parce qu’elle interroge les formes et les styles de nos savoirs et nos savoir-faire endogènes ; et  3°) le jazz, parce qu’il permet l’inventivité et la fantasia. Les arts dramatiques eux, reposent sur essentiellement la réalisation scénique et l’interprétation.  L’animation culturelle s’oriente de plus en plus vers l’entrepreneuriat et l’ingénierie culturelle autant que vers la gestion et la promotion des patrimoines culturels, et l’économie de la culture.

Perspectives

En cette année 2013, l’INA est à la croisée des chemins, tant le domaine artistique est devenu, en soi, multidisciplinaire. Il ya de moins en moins de frontière entre les arts de la scène et les arts plastiques ou de la mode, grâce notamment aux techniques de « performances », de « communications visuelles » ou d’exhibitions chorégraphiées.

C’est ainsi que dans les projets qui sont en train d’être examinés en ce moment par des experts, une synergie rapproche de plus en plus les programmes des instituts supérieurs artistiques tels l’Académie des Beaux –Arts (ABA), l’Institut Supérieur des Arts et Métiers (ISAM) ou l’Institut Supérieur d’Architecture et d’Urbanisme (ISAU). Un certain nombre de troncs communs sont entrevus, en rapport avec :

  •  la consolidation des pratiques professionnelles ;
  •  la mise en place des modules sur l’esthétique ;
  •  l’application de nouvelles technologies de la communication et celles  de la sauvegarde ainsi que de la  promotion du patrimoine culturel matériel et immatériel ;
  • l’enseignement par des objectifs et par projets ;
  •  la connaissance approfondie de l’histoire et des traditions congolaises ;
  •  la connexion avec les milieux du travail ;
  •  les méthodes d’élaboration de la politique culturelle nationale…

En tout état de cause, les instituts supérieurs artistiques de la R.D.Congo sont uniques en Afrique Centrale.  Or, jusqu’à présent, ils sont encore  parents pauvres, étant donné la modicité des subsides alloués par l’Etat, la pression des activités informelles au niveau du marché de l’emploi et la précarité et l’inadaptation des infrastructures d’accueil et d’encadrement académique et pédagogique.

Au demeurant, les grands défis restent la consolidation des programmes pour qu’ils s’adaptent à l’évolution rapide des technologies et à la systématisation pointue des méthodes d’approche. Sans compter qu’en complément des programmes spécialisés des instituts artistiques proprement dits, une éducation artistique intégrée  dans le cursus de l’enseignement général, au niveau secondaire, est indispensable pour la propagation du sens du beau, du sens du discernement, et pour l’éveil des talents.

Il est temps de passer du stade généralisé de l’informel et du dilettantisme à celui  qui permet d’aborder les vrais enjeux du professionnalisme et de la rationalité.

Par  Lye  M.YOKA

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