L'état de la musique traditionnelle en RD.Congo

Il est surprenant de voir que la musique traditionnelle a toujours sa place dans la société congolaise d’aujourd’hui. Ce texte donne une vue assez complète des aires des musiques traditionnelles dans toutes leurs variétés.

Musique traditionnelle : concept et controverse

En Afrique francophone, il existe une sorte de controverse entre spécialistes du concept « musique traditionnelle » par rapport à « musique folklorique ». Les uns estiment, au nom d’une « tradition » par essence dynamique, que la musique traditionnelle serait celle du terroir mais en constante évolution à cause des défis de l’urbanisation et de la modernité.

La musique dite folklorique serait « tribale », confinée comme telle dans le terroir. Les autres spécialistes pensent tout à fait le contraire. Pour des raisons de commodité, nous allons adopter la dernière acception, la plus courante, celle de la musique traditionnelle du terroir.

La musique traditionnelle est donc une musique « tribale », et elle varie selon les circonstances essentielles de la vie : la naissance, notamment celle des jumeaux, les rites de passage, les rites dynastiques, les semailles et la chasse, la guerre, la mort et le deuil.

un groupe de danseuses traditionnelles © www.jewanda-magazine.com
un groupe de danseuses traditionnelles © www.jewanda-magazine.com

Recherche sur la musique traditionnelle

Cette musique traditionnelle a eu la chance d’être abondamment étudiée en concomitance avec les langues nationales, véhiculaires ou vernaculaires, car il y a un lien naturel entre ces langues et les musiques qui les exploitent.

Les aspects les plus importants abordés à ce jour par les institutions scientifiques et universitaires de la République Démocratique du Congo (Facultés d’Anthropologie, Institut National des Arts) sont l’ethnomusicologie (étude des musiques des « peuples premiers »), la drumologie (étude de la facture des tambours et tams-tams, instruments traditionnels communs à l’Afrique, et de leur fonction rythmique), l’organologie (étude de la fabrique et de la facture des instruments traditionnels en général), l’anthropologie des musiques traditionnelles (la fonction sociale de ces musiques à travers leur utilisation, leur typologie et leur diversité)

Il est difficile d’avoir en RDC une vue exhaustive des aires des musiques traditionnelles dans toutes leurs variétés, parce qu’ au-delà de la tribu, le clan ou même la famille sont producteurs en eux-mêmes des styles et des formes rythmiques les plus ramifiées.

Nous ne pouvons donc qu’épingler les aires les plus représentatives en indiquant les tendances et les thématiques récurrentes.

Nous sommes donc tenu de nous conformer aux répartitions géographiques et administratives actuelles pour avoir des points de repère.

En tout état de cause, l’urbanisation a été si galopante ces vingt dernières années à cause de l’exode rural et des conflits en provinces (près de 60% de la population vivent en ville) qu’elle a « cannibalisé » et « phagocyté » de plus en plus les villages, en en transformant peu à peu les modes de vie.

Il est donc difficile d’écouter ou de danser aujourd’hui des musiques qui soient traditionnelles en toute pureté…

Les aires représentatives de la musique traditionnelle au Congo

Le tableau ci-après n’est donc pas exhaustif et n’a que le seul avantage d’être indicatif.

  • Province du Bas-Congo : cette province comprend quatre grandes ethnies : yombe, nyanga, ntandu, besingombe. Nous présentons le spectacle « masikulu » des Nyanga parce qu’il est peut-être l’un des plus pittoresques et des plus préservés. La musique « masikulu » se joue et se danse au rythme des trompes d’éléphant. C’est une musique et une danse de réjouissance.
  • La province du Bandundu ne compte pas moins d’une dizaine d’ethnies importantes, du nord au sud : ekonda, nkundo, ntomba, sengele, sakata, boma, teke, banunu, mbala, yansi, mbun’, pende, yaka, suku, cokwe…

Les musiques et danses ekonda (Bandundu-nord) exploitent essentiellement le « bobongo », sorte de carnaval multiforme avec des exhibitions successives faites d’hymnes d’intronisation, de jeux d’acrobatie, de chants satiriques contre les travers sociaux et même contre les notabilités. Toute la diversité des instruments et des sonorités traditionnels concourent à la frénésie de ce « bobongo ».

On peut signaler aussi au Bandundu-sud, les musiques et danses pende, les « minganzi », qui s’accompagnent de jeux et de joutes de masques. Ce sont des musiques d’initiation.

  • La province de l’Equateur compte principalement les ethnies mongo, mbuza, ngombe, akula, ngbandi, azande, ngbaka… Nous retenons la musique  « engundele » des Mbuza : musique et danse à l’origine de guerre et de lutte, aux sons gutturaux, provocateurs, et aux pas martiaux.
  • La province du Kasai avec les luba, lulua, songue, tetela, shilele, kuba, cokwe, est au centre du pays.

Les musiques les plus connues sont le « kasala », chant élégiaque mais aussi panégyrique du Kasai en général que l’on exécute pendant le deuil ou lors de la succession dynastique d’un notable. A ces occasions-là la pleureuse ou le griot égrène les hauts faits des dignitaires décédés. Nous pouvons signaler aussi le « mutswashi », chant et danse lascifs en l’honneur de la fécondité.

Retenons la particularité de « bedibamiyenga », (luba), chant de pleureuses ; ou «  lokombe » (tetela) hymne en l’honneur des chefs.

  • La province du Katanga est habitée par les Bemba, Hemba, Balubakat, Lunda, cokwe…

Le chant et la danse guerriers « balubwilu » sont exécutés par les Balubakat dans un apparat impressionnant de plumes et de peaux de bêtes, mais aussi de chants mâles et d’instruments à batterie variés.

  • La province-ville  de Kinshasa est cosmopolite, avec un dialogue multiculturel riche. Malgré tout, on peut dénombrer des niches d’autochtones teke particulièrement actives. Leur contact et leur ravalement  par la ville a acculturé les styles, au point que souvent les titres et les styles de chants sont plus ou moins « urbanisés » : « ban’odéon », « zekete-zekete », « sukuma », « kebo », tout cela  inspiré de la rumba.
  • La province du « grand Kivu » (nord-Kivu, sud-Kivu, Maniema) est principalement habitée par les Bashi, Rega, Hunde, Nande, Kusu, Twa.

Chez les Nande, au nord-Kivu, « omunde » est le «  chant et la danse de l’épervier » : c’est un chant qui imite l’oiseau comme appât de chasse. « Matackyo » des Nande est un chant en l’honneur de nouveaux mariés. Il est l’œuvre habituellement de chœurs féminins. Le chant et la danse « intore » appartiennent aux Bashi, avec des influences reprises aux ethnies hutu et tutsi du Rwanda.

  • La province orientale : avec les Lokele, Wagenia, Azandé, Lendu, Hema, Mangbetu, Basoko, Mingando, Topoke.

« Kponingbo » est un chant Zandé de réjouissance accompagné d’un xylophone fabriqué sur base de tronc de bananier.

La musique traditionnelle en milieu urbain

On croyait la musique dite « traditionnelle » renvoyée aux oubliettes de l’histoire avec la percée fulgurante des industries musicales modernes,  et leurs conséquences sur la société urbaine  de consommation. Il n’en est rien.  La musique « traditionnelle », entendue comme celle  ancrée dans les racines fondamentales, mais en même temps  comme celle ouverte aux évolutions modernes du folklore,  a encore sa place et ses palmes aujourd’hui.

Historique

La propension des citadins à recourir aux traditions des villages ne date pas d’aujourd’hui. Dès l’émergence et la poussée urbanistiques  dans les années ’20, l’administration coloniale a aménagé, pour les « indigènes », des espaces appropriés de festivité et de compétition ludique, dans des villes de plus en plus multiethniques.

Pour ne prendre que l’exemple de Léopoldville, la capitale coloniale du Congo-belge, (aujourd’hui Kinshasa), l’agglomération urbaine était discriminée et hiérarchisée en cinq  zones : 1°) le centre-ville, le quartier de Kalina, réservé aux « vrais Blancs » (Belges, Français, Américains), espace résidentiel étalé le long du fleuve Congo, et comprenant également les bureaux administratifs ; 2°) le quartier commercial, vers le sud de la ville, au-delà du Boulevard Albert I (aujourd’hui Boulevard du 30 juin),  abritait les « semi-Blancs » (Portugais, Grecs, Israélites) essentiellement propriétaires des magasins de  vêtements, d’ustensiles de ménages, de disques; 3°) un « no man’s land » séparant la cité européenne de la cité « indigène », et constitué d’un terrain de golf, de l’hôpital général de Kinshasa, des jardins zoologique et botanique. Avant d’accéder à cette cité « indigène » proprement dite, les Belges avaient érigé un bâtiment pour les rencontres des « mulâtres », et juste à côté, un espace ouvert, « Place Ruwet ». Cette « Place Ruwet », ce carrefour rassemblait tout le week-end des groupes ethniques avec leurs chants et leurs danses appartenant aux divers terroirs. Là, se déroulait une véritable compétition d’exhibitions, y compris d’ailleurs des luttes traditionnelles.

Vers les années ’50, avec la montée en puissance des groupes folkloriques structurés ayant à leur tête, des animateurs de plus en plus créatifs et autonomes comme Albert Mongita, Justin Dissassi ou Maître Taureau (de son vrai nom : Ngombe Baseko), il a été créé des « spectacles populaires » itinérants : tous les samedis, des camions aménagés en scènes de spectacles parcouraient les quartiers, à tour de rôle, en proposant aux habitants des attractions pittoresques. Ces attractions itinérantes ont fonctionné jusqu’à la fin  des années ’60, jusqu’à leur récupération par le Parti-Etat, le Mouvement populaire de la Révolution (MPR), pour en faire des répertoires recomposés en l’honneur du « Guide de la Révolution», le « Président-Fondateur » Mobutu Sese seko.

Animation culturelle et politique

Et donc, entre 1970 et 1990, les différentes expressions folkloriques  des différentes régions du " Zaïre » (actuelle République démocratique du Congo) ont été retravaillées, « recréées » pour ainsi dire, et popularisées à grande échelle sous l’exclusif label du Parti-Etat. Bien entendu les rythmes de base ont été gardés mais les variations ont été greffées grâce à l’apport des instruments tradi-modernes ; les thèmes ont ainsi été fortement politisés. Une chanson comme « djalelo », qui faisait partie du rituel d’intronisation des chefs coutumiers balubakat du nord-Kivu, a été réaménagée et redédicacée au « Guide » Mobutu.

Animation festive de nouvelles générations urbaines

Cette tradition de popularisation du folklore et de son mélange avec les rythmes de la musique moderne s’est durablement installée, après le Parti-Etat, mais avec d’autres accents inédits. Désormais, lors des meetings politiques à connotation régionale ou lors des cérémonies de deuil ou de mariage, les animateurs recourent au folklore des origines, qu’ils adaptent au contexte et au profil ethnique des invités. Du coup, ils ont pignon  sur rue et un succès immense, ces orchestres et ces répertoires  traditionnels ou semi-traditionnels, tels : « Bayuda du Congo » (d’origine luba, Kasai oriental), «  Basokin » ( « Basongue de Kinshasa, d’origine songue, Kasai oriental), « Kintueni » ( Yombe du Bas-Congo), « Kibandanzila » (Kwilu, Bandundu), « Engundele » (Mbuza, Equateur), Lokombe » (tetela, Kasai oriental), Ban’Odeon » (Teke, Kinshasa), « Mabele elisi » (Mongo, Equateur), « Minganzi » (pende, Bandundu), etc.

Il n’est jusqu’aux orchestres chrétiens qui ne soient inspirés par ces rythmes du terroir, par exemple : Thomas Lokofe puise chez les Mongo, Micheline Shabani chez les Ekonda, et Mike Kalambayi chez les Luba… Sans compter que le répertoire de la rumba congolaise profane est lui-même parasité d’extraits significatifs de folklore : Papa Wemba a ainsi imposé les rythmes « lokombe » des Tetela, Tchala Muana ceux du « mutuashi » des Lulua du Kasai occidental, ou Nyoka Longo ceux des Bakongo  (Bas-Congo).

Par Lye   M.  Yoka

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