La musique populaire en Éthiopie

La musique éthiopienne caractérisée par ses rythmes asymétriques, ses mélodies et un système modal pentatonique unique, a connu une constante évolution depuis ses débuts. La musique populaire, représentée par les ménestrels vagabonds appelés Azmaris, fusionne des éléments de l'Occident après l'arrivée des premiers orchestres militaires occidentaux, envoyés par le Tsar Nicolas II en 1897.

Jano Band, groupe éthiopien. Photo de SisayGuzay
Jano Band, groupe éthiopien. Photo de SisayGuzay

L’Éthio-Jazz

Les années 60 sont une période de transition. De nouveaux groupes éthiopiens, entretenant des liens avec la garde impériale, l'armée et la police, commencent à émerger donnant naissance à la musique urbaine moderne. L'émergence de ces groupes donne lieu à la diffusion d'éléments de la musique occidentale chez les Éthiopiens. Un des précurseurs est le théâtre de la municipalité, connu sous le nom de Théâtre National.

L’arménien Narsès Nalbandian, joue un rôle de premier plan dans le mouvement théâtral et musical au Théâtre National. Il est en effet reconnu pour avoir harmonisé les sons locaux à la pop occidentale, tout en préservant l'authenticité de la musique. Ce faisant, il a contribué à donner le ton à l'évolution de l'Éthio-Jazz.

Mulatu Astatke, arrangeur et compositeur formé au Royaume-Uni et aux États-Unis, retourne en Éthiopie en 1970 et y apporte sa touche personnelle. Il sera plus tard nommé « le père de l'Éthio-Jazz ». Sous sa tutelle, de nombreux professionnels réussissent à émerger.

Dans les années 60 et 70, l’Éthio-jazz gagne en popularité. De grands artistes tels que Mahmoud Ahmed, Tilahun Gessese, Alemayehu EsheteGirma Beyene et Bizunesh Bekele composent des chansons chargées de différents thèmes musicaux, enregistrées pour la plupart au studio AMHA Records. Les musiciens adoptent les instruments occidentaux notamment les cuivres, et s’essaient aux sons novateurs. D'autres instruments comme le violon, le saxophone, le cor, l’accordéon et la guitare sont également adoptés. Getatchew Mekurya, qui a joué au théâtre d’Hailé Sélassié et avec l’orchestre de la police, développe son propre style en interprétant ‘Shillela’, un puissant chant de guerre.

Après le renversement de l'Empereur Hailé Sélassié en 1974 et suite à l'introduction de l'idéologie socialiste, la musique populaire, pourtant en pleine éclosion, perd de son attrait. Les grands groupes disparaissent, bien que certains musiciens restent au pays et continuent de jouer. C’est ainsi que nés des groupes tels que l'Éthio Stars et le Roha Band, qui ont tous deux foulé la scène locale des années 80. Des musiciens tels Aster Aweke, Neway Debebe, Tsehaye Yohannes, Ephrem Tamiru ou encore Hamelmal Abate se retrouvent sur le devant de la scène, laissant une marque indélébile sur le paysage musical éthiopien.

Dans les années 80, la révolution éthiopienne pousse de nombreux grands musiciens éthiopiens à quitter le pays pour les États-Unis. Aster Aweke et Ejigayehu “Gigi” Shibabaw deviendront des légendes musicales de la diaspora éthiopienne. Bien qu'Aster se fait connaitre en 1989 avec la sortie de son album Aster, Gigi sort des singles notamment 'Abyssinia Infinite’ et ‘Zion Roots’. Gigi jouera plus tard avec certains des plus grands musiciens de jazz américains, tels Herbie Hancock et Wayne Shorter. 

La musique populaire de nos jours

Aujourd'hui, une nouvelle génération de musiciens Éthio-jazz font leur  apparition sur la scène éthiopienne. En s'inspirant de l’âge d’or de l'Éthio-jazz d'Addis, ces musiciens contemporains reprennent les mélodies du passé aux côtés des grands maîtres du genre. Ainsi, Addis Acoustic Project, sous la direction du guitariste Girum Mezmur, joue de la musique instrumentale des années 50 et 60. D’autres groupes inclus The Nubian Arc, Zemen et Express Band.

La musique d’Abinet Agonafir est un amalgame de divers sons et genres, avec des chansons qui touchent à des aspects de la vie quotidienne, à la fois publique et personnelle. Depuis la sortie de son premier album Dibik Wubet (beauté cachée) en 2003, le chanteur, âgé de 40 ans, a séduit le public éthiopien. En 2007, sort l’album Wuleta (faveur), qui atteint un succès considérable. En 2014 sort son troisième album Astaraky (médiateur). Cet album riche et varié, connaît un succès encore plus grand. Bien que certaines de ses œuvres soient des ballades sentimentales douces, d'autres sont fortes et optimistes. Son inventivité est perceptible dans l'unique et mélancolique 'ZimBeye', tandis que la mélodie folklorique 'Leman Beye' tient une place particulière parmi ses fans.

Fikeraddis a été sur la scène musicale éthiopienne pendant plus de deux décennies. Son récent album Misekir, sorti en 2015, a rapidement conquis les critiques et le public. L'album, superbement soutenu par son mari arrangeur Abebe Berhane, oscille entre un mélange éclectique de sons éthiopiens du nord et rythmes du sud. Il est à la fois émouvant et nostalgique. Deux de ses pistes, 'Be Medinaw" et ‘Zoma’, se distinguent par les sons uniques du traditionnel violon monocorde éthiopien, tandis que 'Basha Wolde' rencontre un énorme succès.
 


Une autre étoile montante est le chanteur Oromo, Abdi Nuressa, basé à Washington. Âgé de 34 ans, ce chanteur-compositeur est un souffle d'air frais, explorant les thèmes de l'amour, la politique et l’émancipation de la femme. Né dans la partie ouest de la région d'Oromia, Abdi grandit à Addis-Abeba. Il émigre aux États-Unis à l’adolescence. Naturellement influencé par les différentes cultures qu’il y rencontre, il reste fidèle à ses racines, comme le démontre sa musique. Il débute sa carrière de chanteur en effectuant des reprises de vieux classiques Oromo tels que ceux d’Ali Birra. Son premier album, Iree Adda, sort à la fin de juillet 2009, marquant ses premiers pas sur la scène musicale. L'album, portant un sous-titre anglais The power of culture (le pouvoir de la culture) est perçu comme une déclaration politique et un désir de revenir à ses racines. Les rythmes forts et énergiques traditionnels se mêlent de manière subtile avec les sons du reggae, du funk, du folk et du hip-hop. 

La chanson 'Ayyaana Laalattu’ (qui signifie 'opportuniste'), propulsera la carrière d’Abdi Nuressa. La chanson transcende les barrières linguistiques et est un grand succès tant en Ethiopie qu’à l'étranger prouvant l'argument de la star que "si des artistes Oromo peuvent livrer une musique de qualité, la langue n’est point un obstacle, surtout de nos jours".
 


Le groupe Jano est actuellement en vogue en Éthiopie, le seul à offrir du live alors que la plupart sont chargés de sons synthétisés. Le groupe est formé en 2011 à Addis-Abeba par le manager Addis Gessesse et a pour ambition de transformer la musique éthiopienne traditionnelle en la fusionnant avec les sons du rock 'n’ roll. Leur premier album Ertale sort en 2012. La tournée du groupe, dans différentes régions du pays ainsi qu'aux États-Unis en 2015, est un véritable succès. Au début de 2016, le groupe part en tournée en Europe, parcourant Oslo, Rome, Genève, Bâle et Milan. Bien que le public attende avec impatience leur deuxième album, leur single ‘Darigne' obtient déjà des commentaires positifs.
 


Michael Belayneh fait partie d'une nouvelle génération de jeunes artistes qui suscite beaucoup d’intérêt sur la scène musicale en Éthiopie. Son deuxième album ‘Afekeotena Fiker’ (nostalgie et amour) sort en 2015 et fait de lui un succès au pays et parmi la diaspora. Michael écrit la plupart de ses textes, le reste provenant de poètes bien établis. Contrairement à d'autres artistes éthiopiens qui ont tendance à migrer vers les États-Unis, Michael a choisi de rester dans son pays, où il est à l'avant-garde de la scène musicale, jouant chaque samedi à l'African Jazz Village de l’hotel Ghionà Addis.

Basée à Dallas aux États-Unis, la musicienne éthiopienne Abby Lakew est un bon exemple du melting-pot de culture qui influence une grande partie de son identité musicale. Son album de 2007 intitulé Manale est composé de synthés durs et tranchants inspirés des rythmes éthiopiens. Même si elle n’a pas sorti d’album depuis, ces deux nouvelles chansons ‘Yene Habesha' et 'Befikir Eskista' font parler d’elle. 'Yene Habesha' dévoile son unique identité et sa sensibilité à la musique éthiopienne et la vidéo de la chanson a recueilli plus de 9 millions de vues. Le deuxième album d'Abby est prévu pour cette année.
 


Ces artistes éthiopiens, qu’ils soient au pays ou à l'étranger, ont ainsi contribué à rétablir la musique populaire éthiopienne sur la carte musicale internationale, et c’est avec plaisir qu’on les retrouve.

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