La musique populaire en Tanzanie

Par Hilda Kiel

La Tanzanie est un pays vaste et diversifié avec plus de 120 groupes ethniques. Chacun d'entre eux différents  à des degrés divers des autres au point de vue de la culture, l'organisation sociale et la langue. Il est donc difficile de citer les musiciens les plus populaires de Tanzanie sans tomber dans le piège de ne mentionner  que ce qui jouissent d’un certain succès commercial. Une vue d'ensemble de la scène musicale contemporaine locale laisse donc de côté de nombreux artistes célèbres  dans leur région ou groupe ethnique.

Ali Kiba.
Ali Kiba.

La scène musicale commerciale est concentrée dans les centres urbains, en particulier à Dar es Salaam, où l’on retrouve de nombreux acteurs de l'industrie musicale tels que studios d’enregistrement, salles de concerts, organismes gouvernementaux, ONG, promoteurs, producteurs, vendeurs illégaux ; de nombreux événements comme des festivals ou autres rassemblements de jeunes ont régulièrement lieu et on y trouve également de nombreux bars et boites de nuit. Cette scène musicale colorée et vibrante est  cependant organisée de façon informelle. Peu de musiciens ont été en mesure de suivre les traces d’artistes tels que Hukwe Zawose ou Remmy Ongala, qui sont devenus célèbres dans les années antérieures grâce à la promotion internationale effectuée au sein du label anglais Real World de Peter Gabriel.

Le Bongo Flava

A Dar es Salaam, la scène musicale d'aujourd'hui est dominée par des artistes de Bongo Flava, un genre qui fascine la plupart des jeunes et attire de nombreux spectateurs dans les festivals tels que le festival Fiesta qui se tient chaque année. Un pionnier de cette forme de de hip-hop tanzanien est Mr. II (aussi connu sous le nom de Sugu ou 2-Proud). D’autres artistes populaires de Bongo Flava aujourd'hui sont : Diamond Platnumz, Juma Nature, Afanda Sele, Ali Kiba, Fid Q, Wagozi wa Kaya, TID, le rappeur et guitariste danois-swahili Mzungu Kichaa, Professor Jay, Mwasiti, Banana Zorro, Chidi Benz, Daz Baba, MB Dogg, Dully Sykes, Madee, Matonya, 20 Percent, Linah, Suma Lee et bien d'autres.

Fusion de genres

Le groupe Tatunane était l'un des premiers groupes à avoir atteint une renommée internationale en fusionnant la musique traditionnelle tanzanienne avec l’afro-jazz moderne. Ce groupe était fort populaire dans les années 1990 et a remporté de nombreuses récompenses ; il a également effectué de nombreuses tournées internationales. Ce dernier a lancé un nouveau genre que de nombreux groupes aujourd'hui imitent encore. Plusieurs musiciens célèbres se spécialisent maintenant dans les styles de fusion en combinant diverses influences.

Carola Kinasha est reconnue comme l'une des premières artistes à avoir mixé la musique traditionnelle avec d’autres genres en Tanzanie. Née dans un village près de la frontière avec le Kenya, elle est venue à Dar es Salaam pour poursuivre sa carrière en tant que musicienne et chanteuse, où elle a combiné des éléments de son héritage Massai avec des styles tanzaniens et internationaux différents. D’autres artistes célèbres et populaires qui fusionnent les styles de musique sont Leo Mkanyia et son groupe Swahili Blues, Kauzeni Lyamba, Lazaro Kayombo, Teddy Mbarak, l’ artiste reggae Jhikoman, Ashimba, Kumpeneka, Twaba et Paul Ndunguru. Msafiri Zawose poursuit l'héritage de son célèbre père, Hukwe Zawose, et se produit régulièrement avec divers groupes à Bagamoyo à Dar es-Salaam mais aussi à l'étranger.

La musique R’n’B et le Gospel

Lady Jaydee est la chanteuse R’n’B la plus populaire de la Tanzanie depuis plusieurs années. Elle a développé ses compétences vocales au sein d’une chorale d’église à Shinyanga et a remporté de nombreux prix au cours de sa carrière.

Les chorales ont également produit une scène musicale de Gospel dynamique. La chanteuse Rose Muhando en 2011 a signé un contrat avec Sony Music Entertainment, le premier contrat de ce genre dans la région . Elle est considérée comme l'une des artistes de gospel les plus populaires de toute l'Afrique de l’est.

« Muziki wa Dansi »

« Muziki wa Dansi » (musique pour danser) est l’un des genres musicaux locaux  les plus anciens, datant des années 1930. Ce genre est dérivé du Soukous congolais ou la Rumba. Bien que ce style de musique a connu son apogée dans les années 1970 et 80, de nombreux orchestres de Muziki za Dansi sont encore actifs aujourd'hui et se produisent régulièrement devant un public enthousiaste. On peut citer notamment des groupes comme Kilimanjaro Band, Mlimani Park Orchestra (formé en 1978), FM Academia, Twanga Pepeta, OTTU Jazz Band, Msondo Ngoma Music Band, Akudo Impact et d'autres.

Le Mchiriku

Certains considèrent le Mchiriku comme une évolution de Muziki wa dansi mais ce genre est dérivé du Zaramo qui est un style de musique de mariage. Un groupe local a atteint une renommée internationale avec ce style de musique. Il s’agit de Jagwa Music qui  joue habituellement dans des lieux publics lors de réjouissances populaires, mais ceux-ci sont rarement engagés pour jouer dans des lieux tels que des bars ou des salles de concerts ; moins encore dans de grands stades. Pourtant, au fil des années, ils sont devenus l'un des groupes les plus populaires et l’un des favoris du public au Festival Sauti za Busara de Zanzibar. En 2011 le chanteur Jackie Kazimoto (chanteur principale du groupe) et son groupe ont transformé le festival de Roskilde au Danemark en une grande fête qui a duré jusqu'aux petites heures du matin.

Les médias tanzaniens ignorent ce genre de musique et les chansons de groupes tels que Jagwa music sont rarement jouées. Ce genre musical est associé au banditisme(Uhuni)  et aux milieux criminels de la ville, pourtant ils ont de nombreux adeptes dans la ville et alentours de Dar Es Salaam. Leurs chansons sont très connues et vous pouvez voir des citations inspirées de celles-ci inscrites comme slogans sur les taxis locaux appelés daladala.

Au-delà de Dar es Salaam

Tous les musiciens célèbres en Tanzanie ne viennent pas uniquement de Dar es Salaam. Par exemple, la chanteuse énigmatique Saida Karoli, originaire de Kagera dans la région de Bukoba, est passée de l'obscurité à la gloire dans un court laps de temps. Une chanson de son premier album « Maria Salomé», a été classé numéro trois sur la radio tanzanienne et elle a été nominée plusieurs fois aux Kora All Africa Music Awards. Chanteuse, compositrice, danseuse et batteuse, Saida est devenue rapidement une artiste féminine très convoitée partout en Afrique de l’est et centrale. Elle met en scène des spectacles dans presque toutes les régions de la Tanzanie, et effectue avec succès des tournées au Rwanda, au Burundi, en  RDC, en Ouganda et au Kenya. Bien qu'elle chante principalement dans sa langue maternelle le  Haya, ses textes intègrent également beaucoup de Swahili (langue commune à beaucoup de pays en Afrique de l’est) et occasionnellement de l’Anglais.

Régulièrement de nouveaux genres musicaux en provenance des provinces deviennent populaires dans la capitale. Mais les raisons de tels succès sont difficiles à définir. Récemment, un style de musique venu de la ville de Tanga appelé Baikoko est devenu une danse très populaire dans les bars et les pubs locaux partout dans la capitale Dar es-Salaam et ses environs.

Zanzibar est également un centre d’activités culturelles et musicales important. Ce dernier accueille régulièrement plusieurs groupes de musique célèbres, grâce à l’aide entre autres d’organismes culturels comme le Zanzibar International Film Festival (ZIFF)[i], Dhow Countries Music Academy (DCMA)[ii] et le festival Sahuti za Busara, organisé par Busara Promotions[iii]. Avec sa riche histoire et son patrimoine culturel, Zanzibar offre un son et un mélange musical unique de musiques arabes et africaines avec des influences indiennes, indonésiennes, européennes et autres. Les groupes les plus célèbres de Zanzibar restent les orchestres traditionnels de Taarab tels que Nadi Ikhwan Safaa et Culture Musical Club. Makame Faki et son  Kidumbak (un style rythmique proche du Taraab)  profite d'une renommée aussi bien locale ainsi que internationale. Le chanteur Mohamed Ilyas avec son groupe Twinkling Stars a enregistré un album solo international (sur Ace Records). Tausi Taarab est un nouveau groupe  de Taarab entièrement féminin.

Le taarab moderne ou Rusha roho était vu comme un phénomène de courte durée au départ mais est devenu rapidement un genre musical établit, notamment en raison de paroles provocatrices et du fait qu’un groupe de taraab moderne est constitué uniquement de 3 à 5 musiciens avec seulement des instruments électriques et est donc plus économique. Mzee Matona est un précurseur du genre, suivit par des groupes populaires tels que TOT avec Khadija Kopa, Muungano, East African Melody, Jahazi, Five Stars and Young Stars Modern Taarab, qui jouent un mélange de segere et de taarab.

Certes, l’icône de la musique le plus célèbre de Zanzibar est la chanteuse Bi Kidude, malheureusement décédée en 2013. Âgée de près d'un siècle, elle a continuait à  chanter et à jouer  le tambour traditionnel  unyago  ngoma jusqu’à la fin de sa vie. D'autres groupes de  ngoma traditionnels comme Shirikisho Sanaa, Black Roots, Kikundi cha Taifa, Imani Ngoma et beaucoup d'autres connaissent certes un relatif succès, mais aucun d’entre eux n'a encore atteint le statut d’icône de «Bibi» (grand-mère) Kidude. Celle-ci a gagné le cœur du public partout dans le monde en défiant les traditions.  Malgré son succès, elle vivait toujours dans une petite maison avec un toit de tôle. Son histoire illustre bien ce que le poète de Zanzibar Haji Gora a déclaré: «J’ai écrit des centaines de chansons, mais je continue à rouler en bicyclette ».

Bien que la musique africaine en général et les musiciens tanzaniens en particulier continuent leur chemin vers la reconnaissance internationale, leur lutte pour des structures  adéquates et des ressources suffisantes pour l’industrie musicale continue.


[i] www.ziff.or.tz

[ii] www.zanzibarmusic.org

[iii] http://www.busaramusic.org/

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