La musique Rwandaise en exil

Par Julius Bizimungu

La musique joue un rôle important dans la vie civile, économique et sociale du Rwanda. La musique a été un outil de propagande tout au long du génocide en 1994. Certaines chansons encourageaient les massacres au nom du gouvernement.

Cecile Kayirebwa, chanteuse Rwandaise exilée. Photo: www.igihe.com
Cecile Kayirebwa, chanteuse Rwandaise exilée. Photo: www.igihe.com

La musique du Rwanda après le génocide de 1994 est peu documentée, même si les conséquences du génocide ne peuvent être ignorées. Beaucoup d’artistes rwandais (tout comme leurs concitoyens) ont cherché refuge dans d'autres pays. Aujourd'hui, plus de deux décennies plus tard, la plupart d'entre eux rentre au pays pour aider à reconstruire le secteur de la musique. Ce texte donne un aperçu des conséquences du génocide sur l'industrie de la musique locale, l'exil des artistes rwandais et leur retour au pays.

Le rôle de la musique dans le génocide de 1994
 

Simon Bikindi était non seulement le plus célèbre musicien du Rwanda mais il est également l'un des plus célèbres criminels de guerre présumés du pays. Au moment du génocide en 1994, Bikindi était un compositeur et un chanteur populaire ainsi que le directeur de la troupe Irindiro Ballet. Les chansons de Bikindi, qui appellent à la solidarité entre Hutus et Tutsis, ont été diffusées à plusieurs reprises avant et pendant le génocide par la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM)[i]. Il est arrêté en Juillet 2001, dans un centre pour demandeurs d'asile aux Pays-Bas, pour incitation à la violence à travers ses chansons pendant le génocide de 1994 au Rwanda. Après son procès qui dure entre 2006 et 2008, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) devient le premier tribunal des crimes de guerre à inculper un musicien pour incitation au génocide.

Les chansons de Bikindi ont été décrites comme ayant des paroles elliptiques et mélodies accrocheuses mêlant l’anglais, le français et le kinyarwanda aux paroles du style rap et aux mélodies traditionnelles des chansons folkloriques. Les deux chansons mentionnées dans l'acte d'accusation de Bikindi, des chansons qui l’incriminent d'incitation au génocide, sont « Twasezereye ingoma ya cyami ' (Adieu au régime féodal) et « Njyewe nanga Abahutu » (« Je déteste les Hutus »)[ii] [ii]. Au début des massacres, d'Avril à Juillet 1994, Bikindi n'était même pas au pays. Il aurait été en Europe, organisant une tournée pour sa troupe. En Décembre 2008, il est condamné à 15 ans de prison.

Le retour des artistes exilés
 

Mighty Popo (Jacques Murigande de son vrai nom) est très influent au Rwanda et ailleurs. Né de parents rwandais, il grandit en tant que réfugié au Burundi avant d'immigrer au Canada où il s'établit sur ​​la scène blues. Il retourne au Rwanda en 2012 et fonde le KigaliUp! Music festival.Il participe également à la mise en place de la toute première école de musique publique, qui vise à améliorer l'industrie de la musique au Rwanda.

"Mon amour pour le Rwanda est inconditionnel," déclare Mighty Popo. "C’est dans mon sang et dans la sueur de ceux qui ont libéré le pays des loups sanguinaires. Je me suis dit qu'il était de mon devoir de participer au bienêtre de mes concitoyens. Lorsque vous faites quelquechose pour votre pays, c’est que vous l'aimez."

La chanteuse Cecile Kayirebwa est une artiste traditionnelle qui vit en Belgique.  Son père vient d'une longue lignée d'artistes, de danseurs, poètes, conteurs et chanteurs. « Muvandimwe Wacu Yuriyana tugusezeho ' (Au revoir à notre proche Yuriyana), est sa première chanson diffusée à la radio nationale ; elle n’a alors que 17 ans. Déterminée à connaitre les origines de la musique rwandaise afin de la partager au monde entier, elle continue à composer des chansons  notamment une louange à la Reine Rosali Gicanda, tuée avec des membres de sa famille pendant le génocide en 1994. « Ibihangange », qui signifie littéralement  «les géants », est l’une de ses chansons les plus populaires.

En 1998, Kayirebwa participe à la première édition du festival panafricain de danse FESPAD à Kigali. En 1999, elle joue lors d'un événement à Robben Island à Cape Town en Afrique du Sud. En 2001, elle se rend à Londres pour participer à un événement commémorant l’Holocauste. Elle sort son premier album, Rwanda Rugali à la même époque. En 2002, elle sort son deuxième album, Amahoro, et part en tournée aux États-Unis et au Canada. En 2005, elle sort un autre CD, Ibihozo. En 2005, elle contribue à la bande originale du film Shooting Dogs, qui se déroule pendant le génocide rwandais. En 2016, sort un nouvel album, Urukumbuzi. Avec cet album, Kayirebwa poursuit sa croisade pour protéger la musique traditionnelle du Rwanda et réaffirme l'importance de transmettre cet héritage culturel aux nouvelles générations. « Je ne veux pas passer à côté de l’opportunité de travailler avec des jeunes, ce serait trop triste», dit-elle. "Je veux travailler avec des jeunes passionnés par l'art, pour que je puisse partager et transmettre le patrimoine culturel."

Ben Ngabo (également connu sous le nom Kipeti) né en 1963 à Gahini, est un autre pionnier de la musique rwandaise. Il est aujourd’hui considéré comme l'un des musiciens les plus remarquables du Rwanda, connu surtout pour sa fusion habile de voix et percussions. Il a joué dans plusieurs groupes, y compris Melodica Band à Butare, Nyampinga, Malayika (dans les années 80), Inono Stars et Ingeli. Ngabo est bien connu pour ses chansons à succès comme 'Ingendo Y'abeza', 'Ryangombe, Nyirabisabo', 'Umugenzi' et 'Sogokuru', pour ne citer que. Ses chansons sont ancrées dans les traditions musicales du Rwanda, reprenant les chants traditionnels avec la guitare électrique. Ses spectacles grandioses ont été bien accueillis des Rwandais à travers le pays.

Ngabo se rappelle le moment où il a été contraint de s’exiler : «Après le génocide rwandais de 1994, de nombreux artistes ont été arrêtés. Ceux qui ont été libérés, furent contraints de fuir le pays.  Après mon arrestation, je suis allé travailler en France ». Depuis, il a fait des tournées dans toute l'Europe, en Amérique et en Afrique. « La musique permet de faire bien plus et bien mieux », dit-il. « Elle m'a fait voyagé ... je ne peux vivre sans musique,  elle fait partie de ma vie. Je me demande même si je vivrai sans elle. En tant qu'Africains, la musique nous enseigne beaucoup, et guérit nos blessures quotidiennes », dit Ngabo de son parcours.

Ngabo décide de retourner au Rwanda pour participer au développement de la nation, à travers la responsabilisation des jeunes. « Bien que nous soyons resté longtemps à l'étranger, on n'a jamais cessé de penser à notre pays. Personnellement, j’ai visité le pays à plusieurs reprises et je me suis rendu compte qu’il fallait que je revienne pour aider à reconstruire mon pays », dit-il. Ngabo travaille actuellement à la Nyundo School of Music où il partage ses compétences et  son expérience avec des jeunes passionnés de musique.

"La passion pour la musique a fait de moi ce que je suis aujourd'hui," ajoute-il. "Malgré les dangers et défis que nous traversons, nous n’avons jamais baissé les bras. Il est vrai que nous regrettions parfois notre décision de partir mais la situation nous y a obligé."

Conclusion
 

Bien que la liberté d'expression soit un droit humain, lorsqu’elle empiète sur le bien- être des autres, les musiciens sont tenus d’assumer leur musique et les actions qu'elle inspire chez d'autres. Dans le cas de Simon Bikindi, l'artiste finit souvent en perdant, et l'industrie de la musique en souffre.

Bien que le génocide du Rwanda ait eu un impact désastreux sur l'industrie de la musique du pays, causant la mort de nombreux et forçant d’autres à l'exil , on ne peut que saluer la décision prise par certains des plus grands artistes rwandais de revenir pour aider à bâtir une nouvelle industrie. Espérons que la prochaine génération d'artistes sera en mesure de tirer des leçons du passé afin que leur musique porte des messages d’unité nationale. 

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