La musique traditionnelle en Tanzanie

Par Damas Kristandus Mpepo

Ce document donne un aperçu général de la musique traditionnelle en Tanzanie. Il présente l'évolution historique des courants stylistiques, genres et catégories de la musique traditionnelle ainsi que ses qualités communes à la musique contemporaine tanzanienne.  

 Segere groupe d'origine de Tanzanie à 2014 Sauti za Busara. Photo par Peter Bennett
Segere groupe d'origine de Tanzanie à 2014 Sauti za Busara. Photo par Peter Bennett

Les principaux groupes ethniques de la Tanzanie sont les Wangoni et Wahehe des hautes terres du sud, les Wasukuma du sud du lac Victoria, les Wanyamwezi de la partie occidentale du pays, les Wamakonde du sud de la Tanzanie, les Wagogo du centre de la Tanzanie, les Wasambaa des hauts plateaux du nord-est et les Wazanzibari des îles jumelles de Zanzibar. La musique est historiquement liée à des fonctions spécifiques. Elle fait partie du quotidien de plus de 120 groupes ethniques de la Tanzanie exprimant les différents cycles de la vie par la voix et les instruments. La musique traditionnelle a cette même fonction pour la plupart des groupes ethniques comme le démontrent les chants de travail, les rituels de chasse où viennent se greffer des chants, les berceuses, les chants de guerres, la musique religieuse, les rituels de baptême, la thérapie, les mariages, les processions, les funérailles et les marches cérémoniales. La musique traditionnelle africaine est liée à des fonctions sociales spécifiques autres que le divertissement. Les chansons accompagnent tous les évènements de la vie: naissances, funérailles, jeux, prières, travail, guerres et mariages.

La mesure définit le temps. La plupart des mélodies des groupes ethniques ont recours au rythme binaire composé, qui comprend six croches par mesure ou deux noires pointées par mesure. Quelques chansons traditionnelles ont recours au rythme binaire simple, soit une mesure avec deux noires et parfois quatre croches dans la mesure. La particularité de la mesure du groupe Wamakonde est le rythme binaire simple avec deux noires par mesure et parfois deux blanches par mesure.

La plupart des groupes folkloriques en Tanzanie ont recours à l’échelle pentatonique qui comme son nom l’indique est une gamme à cinq notes avec les intervalles successifs suivants : 1 ton - 1 ton - 1 ton et demi - 1 ton - 1 ton et demi que l’on retrouve dans les musiques des peuples Wangoni, Wahehe, Wasukuma, Wamakonde, Wanyamwezi, Vouazaramo et Wasambaa. La musique Wagogo fait également exception avec une gamme à six notes, en si bémol. Le Professeur Gerhard Kubik, ethnomusicologue de renom, appelle cela une note bleue en raison de la «couleur» du son qu'elle produit. La musique traditionnelle Wagogo doit son individualité à ces notes bleues.

La musique tanzanienne est normalement une harmonie à deux voix avec des intervalles de tierces et de sixtes. Suite aux influences notamment de la musique occidentale, d’autres voix viennent s’y greffer pour former une harmonie à quatre voix.  

Les genres modernes influencés par la musique traditionnelle

De 1960 à 1980, la Tanzanie a sa propre musique : La rumba africaine, aussi appelée muziki wa dansi, (musique qui se danse), rendue populaire par les célèbres groupes Tabora Jazz, Western Jazz Band, Morogoro Jazz, Volcan Jazz, NUTA Jazz, JUWATA Jazz et DDC Mlimani Parc Orchestra.  Marijani Rajabu, Mbaraka Mwinshehe, King Enock, Muhidin Gulumo, Mzee Mabela sont des célébrités en Tanzanie. La muziki wa dansi se compose essentiellement de trois guitares, d’une batterie occidentale,  de saxophones alto et ténor, la première et deuxième trompettes et la tumba, un tambour similaire au Conga.

Vers la fin des années 1980, la Tanzanie passe d'un modèle socialiste à une économie de marché libre.  Des investisseurs, notamment des musiciens, débarquent de différents pays avec de nouveaux genres musicaux. L’évolution de la musique locale est bien accueillie du peuple tanzanien. Par exemple , les musiciens de la République Démocratique du Congo (RDC ) arrivent avec de nouveaux modes de composition, de nouvelles harmonies, de nouvelles techniques et de nouveaux styles de danse, de nouvelles mélodies, rythmes et  nouvelles mises sur scène, aujourd'hui populaires dans la muziki wa dansi. Le public apprécie le nouveau style. Quelques groupes de danses populaires maintiennent aujourd’hui ce  style typiquement tanzanien notamment NUTA JUWATA jazz, connu aujourd’hui sous le nom de Msondo Ngoma Music Band, et DDC Mlimani Parc Orchestra.                                                              

Les nouvelles technologies de l’enregistrement et de la création musicale, et leur usage généralisé par les jeunes, donne naissance au style de musique populaire actuellement connue sous le nom de Bongo Flava, ou ‘muziki wa kizazi kipya ‘, la musique de la jeune génération d'aujourd'hui. Cette musique bénéficie des influences africaines, américaines et européennes. Des mélodies traditionnelles y sont parfois mêlées auxquelles viennent s’ajouter des compositions et arrangements musicaux occidentaux. La danse, les costumes, le chant et les rythmes du Bongo Flava s’inspirent également des diverses traditions locales, même si pour la plupart, le genre reste relativement occidental.

Le gospel,  plus particulièrement la chorale d’église (kwaya ya Kanisa), est un autre style de musique contemporaine influencée par les sons traditionnels. Des partitions sont normalement utilisées et la chorale est dirigée par un chef d'orchestre, comme pratiqué depuis des siècles dans l’église catholique romaine, l'église anglicane ou luthérienne. Certains groupes ethniques composent encore des mélodies traditionnelles pour les célébrations religieuses. Les femmes Wagogo intègrent par exemple la musique et la danse Muheme, traditionnellement utilisées pour les cérémonies d’initiation ou rites de passage, à l’église avec un ensemble dirigé par des femmes au tambour et un chef d’orchestre masculin (Mapana, 2007). Le gospel tanzanien est également populaire, bien que commercial. Les musiciens composent des chansons pour se réjouir et louer Dieu en dansant et en chantant accompagnés des instruments à cordes, de la batterie, des claviers ou d'un organe. Cette musique est connue localement comme le mapambio, qui s’accompagne d’une danse appelée sebene.

Bien que formant partie de la République Unie de Tanzanie, les îles de Zanzibar ont leur propre musique, le taarab qui signifie ‘être ému de joie’. Cette musique est le résultat d’une rencontre des musiques traditionnelles arabe, africaine (Swahili), indienne, latine, et des influences indonésiennes et européennes (Kiel, 2012). Le taarab est particulièrement influencé par la musique arabe égyptienne avec ses instruments à cordes (le violon, le luth et le qanoun), ses membranophones (le tabla et le daf), son chant et même sa danse.  Le traditionnel taarab (taarab Asilia) n’est pas une danse mais une mélodie lancinante. Pour le jouer, l’interprète est assis ce qui diffère du taarab d'aujourd'hui (taarab ya Kisasa, Rusha roho, mipasho). Feu Kidude Bi et Muhidin Gulumo sont deux des plus grands interprètes de taarab.                                              

La musique traditionnelle de la Tanzanie et ses nombreuses variations locales ont connu de nombreux défis et subi de nombreuses influences, dont les nouvelles technologies, déterminant les facteurs commerciaux et les interactions avec d'autres parties du continent et du monde. Aujourd'hui, de nombreux parents tanzaniens ont du mal, par faute de temps, à transmettre leur culture à leurs enfants, comme par exemple la tradition narrative.  Les jeunes s’inspirent du Bongo Flava et ses influences contemporaines et traditionnelles.

Références

Mapana, K. 2007. «Changes in performance styles: a case study of Muheme, a musical traditional of the Wagogo of Dodoma, Tanzania. » Revue d'études culturelles africaines, 19 (1), pp.81-93.

Kiel, H. 2012. «Travel on a Song – The Roots of Zanzibar Taarab. » Musique africaine : Journal de la Bibliothèque internationale de la musique africaine, 9 (2), pp.75-93.

 

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