La scène musicale en Érythrée

Ce texte traite de l’évolution de la scène musicale en Érythrée. 

La musique érythréenne moderne a été grandement influencée par la création de la radio Kagnew de l'armée américaine dans les années 1940. Elle sera toutefois modernisée avec les groupes locaux au début des années 1960.

Lors d’un événement en Érythrée. Photo par Yonatan Tewlde.
Lors d’un événement en Érythrée. Photo par Yonatan Tewlde.

Le Mahber Theatre Asmara[i], établi en 1961, contribuera au développement de la scène musicale en Érythrée. De nombreuses légendes de la musique érythréenne émergent pendant cette période de tensions politiques. Plus important encore, des groupes affiliés à l’Erithrean Theatre Association et au Mahber Dekebat (association des peuples indigènes) se forment et représentent le standard de référence pour les prochaines générations de musiciens.

Aujourd’hui, presque un demi-siècle plus tard, on assiste à l'émergence de nouvelles tendances dont la culture du "Piano-Bar" qui voit la reprise de la plupart des vieux tubes de jazz et de blues.

La culture du piano-bar

Le piano-bar devient populaire autour de 2004 à Asmara, où des chanteurs comme Dawit Shilan, joue au Ha.ko.Se.E café accompagné du krar. A cette époque, la musique live est une nouveauté en ville. Le café est bondé le week-end et de nombreux clients sont souvent refoulés. L'une des caractéristiques des piano-bars, est le remix d’un éventail de classiques. Par exemple, Dawit Shilan joue du jazz des années 1970, ravivant les classiques de l’époque avec des morceaux d’Atewebrhan Segid mais démontre également sa maîtrise du krar et de la scène.

Les pianos-bars fournissent alors une plate-forme pour le jazz et le blues d’avant-garde. L’atmosphère est accentuée par les paroles nostalgiques des années 1960 aux années 2000 qui font référence aux déchirements, à la séparation, la perte et au nationalisme. Les pianos-bars évoquent une vraie passion et un lieu de réflexion pour les artistes, car ils ne sont pas tenus par les exigences de la danse rythmée desconcerts.

Après le succès du piano-bar Ha.ko.Se.E, d'autres hôtels et cafés adoptent le modèle. C’est ainsi que des hôtels comme Sunshine, Savana, Bologna club et Ayele family accueillent régulièrement des stars contemporaines telles Yohannes Tikabo, Tesfay Mengesha et Kahsai Haile.

En 2013, l’hôtel Berhe Aiba innove avec un nouveau genre de spectacle en mettant l'accent sur les musiciens plutôt que les chanteurs. Du jazz classique est joué avec quelques interprètes comme Yohannes Tikabo en vedette sur certaines pistes. Certains des meilleurs talents notamment Shonqie, Fanjai Chobie ou encore Gidewon se réunissent offrant une expérience unique à leurs fans. L'endroit devient un repaire pour de nombreux musiciens et certains artistes fouleront la scène jouant des morceaux pour le plaisir. Aujourd'hui, l’hôtel Aiba Berhe est considéré comme l'un des meilleurs clubs d’Asmara.

Le succès du piano-bar à Asmara s’explique en grande partie par la musique gaeda, musique jouée dans les maisons Swa à Aba Shaweldistrict d'Asmara, qui accueille de célèbres artistes au cours des générations. La gaeda est une expérience musicale commune où un chanteur accompagne ses amis au rythme des tambours, claquements de mains et chants. La majorité de ces chansons ne sont jamais  publiées sur un album, étant souvent modifiées par l’interprète qui adapte les paroles selon les circonstances sociale et politique. Le phénomène du piano-bar est alors presque exclusif à Asmara où résident la plupart des musiciens et chanteurs contemporains.

Les salles de spectacle

Les principales salles de spectacle d’Asmara sont situées au ParcExpo [ii], pas loin de l'Aéroport International d'Asmara. Le parc,qui accueille également le festival national annuel, abrite des restaurants, bars et salles de concert. Des concerts live sont organisés le week-end au Shamrock Café, au Hidmo, à West End et à l’Expo Hall où le guayla, une danse traditionnelle Tigrinya, est interprété.

L’Alliance Française d'Asmara organise également des concerts au cinéma Roma, réunissant des talents africains tels Tiken Jah Fakoly, Fatoumata ou encore Habib Koite. Les plus grands concerts et spectacles, principalement organisés par le Bureau culturel du parti PFDJ, ont lieu pendant les fêtes nationales. Les spectacles importants ont lieu au mois de mai dans différentes salles notamment au Bahti Meskerm Square, au cinéma Roma et au cinéma Odeon, et durent pendant plus d'une semaine. L'événement phare se déroule au stade national le jour de la fête de l'indépendance en présence du président et des diplomates. Bien que la plupart des chansons interprétées au cours de ses concerts, organisés par l’État, soient de nature patriotique, quelques nouvelles chansons d'amour sont également interprétées.

Des événements similaires sont également organisés dans d'autres villes pendant les fêtes nationales, principalement dans les stades et salles de concert à Massawa, Dekemhare et Keren. En février, la ville de Massawa accueille le Fenkil, commémorant la libération de la ville côtière en 1990, où une série de performances et de chansons patriotiques sont à l'honneur. Sawa, le centre d'entraînement militaire, situé dans les basses terres occidentales de l'Érythrée, organise également de nombreux concerts annuels qui sont souvent diffusés en ligne. Ces spectacles sont offerts aux dizaines de milliers d'élèves du secondaire qui passent une année aux casernes. Les plus grands spectacles ont lieu au cours de la remise du diplôme des stagiaires et de la fête nationale de la jeunesse organisée tous les deux ans à Sawa. La sixième édition de la fête nationale de la Jeunesse [iii] a eu lieu en juillet 2014. 

Événements

Le festival national de l'Érythrée, organisé chaque année autour du mois d’août, est le plus grand événement culturel de l'année. Des artistes et groupes culturels venus de tout le pays prennent part à une multitude d'expositions, de spectacles et performances. À partir du début du mois d'août ou fin juillet, des concerts nocturnes, réunissant professionnels et amateurs, ont lieu simultanément en plein air et ce pendant dix jours. Plusieurs de ces interprètes représentent des divisions de l'armée nationale et participent au concours annuel de la meilleure performance.


La plus grande attraction du festival est la série de spectacles culturels traditionnels regroupant divers groupes ethniques du pays. Costumes,  musiques et danses forment une mosaïque de sons et de couleur. Le festival culmine vers la remise du prix Raimoc. Elias Weldegebriel(2013), un éminent professeur de musique à Asmara, note toutefois que les performances ne sont pas toutes des représentations authentiques parce qu'elles sont souvent « modifiées à des fins d'uniformité, pour la chorégraphie et les besoins du spectacle ».

Défis

L’une des plus grandes lacunes dans la musique contemporaine est sans doute l’excessive dépendance des chanteurs au playback. La plupart des concerts exécutés publiquement pendant les vacances suivent cette tendance qui favorise la médiocrité et limite leur compétitivité en matière d'excellence vocale.

Ce problème persistant paralyse le talent musical et remet en question la pertinence des musiciens jouant des instruments réels. C’est ainsi que les pistes d’instruments sont enregistrées séparément dans quelques studios, souvent sans que les musiciens ne se réunissent. La chanteuse qui enregistre sa voix quelques jours avant la date prévue du concert, doit assumer la tâche de synchronisation labiale du nouveau morceau pour le plus important concert de l'année.

Références

Weldegebriel, Elias. Community Music in Africa: Perspectives." Community Music Today (2013): 61.

 


[i] http://www.qienit.com/mata-asmara-theater-association/

[ii] http://www.asmera.nl/asmara-expo.html

[iii] http://allafrica.com/stories/201407210045.html

 

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