La scène musicale live au Ghana

Par Eric Sunu Doe

Depuis le siècle dernier, l’industrie musicale locale demeure active malgré, quelques brèves périodes d’interruption à cause de la situation politique et militaire entre les années 70 et 90. Ceci pourrait en partie être attribué à l’importance qu’occupe la musique dans la vie quotidienne des ghanéens. Ce texte offre un aperçu de la scène musicale live, ses acteurs clés et comment cette industrie se développe et se maintient.

Histoire et contexte

On retrace l’émergence de la musique populaire live avec l’apparition de la musique Highlife, qui est une fusion d’éléments musicaux occidentaux et indigènes. Beaucoup de chercheurs attribuent l’apparition de la musique Highlife à la période des fanfares (aussi appelé adaha ou konkoma) dans les centres communautaires des zones rurales et des orchestres dans les zones urbaines et aussi à ceux des groupes de guitare itinérants jouant la musique PalmWine dans l’arrière-pays. Les orchestres dansants jouaient habituellement dans les hôtels et jardins des villes tels que l’hôtel Lisbon, l’Ambasador ou encore le Continental à Accra, le City Hotel à Kumasi, Modek Hotel à Cape Coast et la boite de nuit Princess à Takoradi. Les  groupes de guitare, eux dominaient largement les zones rurales. Ces derniers louaient des maisons dans les villages et les transformaient en salles de concert. Ces groupes de guitare se sont ensuite développés en de plus grands groupes et ont conquis un public plus large.

L’indépendance du Ghana en 1957 a donné une nouvelle énergie à la musique du pays en devenant un outil défendant cette cause. Dr. Kwame Nkrumah[i] utilisait la musique Highlife lors de ses campagnes et il a contribué à l’établissement d’une scène musicale visible à la fin des années 50. La Place de l’Indépendance et les stades à travers le pays accueillaient beaucoup de spectacles internationaux organisés par l’Etat. Le musicien de jazz Louis Armstrong et la célèbre chanteuse américaine Tina Turner (aux côtés d’Ike Turner) ont joué dans ces lieux mythiques.

L’instabilité politique des années 60 à 80 (où des régimes civils et des transitions militaires se sont succédés) ont quelque peu ralenti le développement de la scène live locale. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y avait plus aucune performance live[ii], en particuliers dans les zones rurales où prolifèraient les groupes de guitares. Cette situation politique marque une pause dans la scène live et conduit beaucoup d’artistes entre les années 70 et 80 à quitter le pays. Les couvre-feux constants rendent impossible les performances live dans les grandes villes et de nombreux orchestres doivent arrêter leurs activités. Cet épisode ouvre la voie à l’émergence de la musique électro et disco[iii].

Les années 90 ont vu la réapparition de la musique live avec le retour à la démocratie et à une économie plus stable, attribuée à l’ajustement structurel initié par le FMI.[iv] Beaucoup de musiciens sont donc retournés au Ghana et ont ouvert de nouveaux espaces dédiés à la musique live. Par exemple, vers la fin des années 90, Abrantie Amakye Dede a ouvert son Abrantie Spot à Lapaz, un quartier d’Accra, qui accueille depuis des performances live. L’Etat a aussi construit un Théâtre National et un Centre de Conférence International qui accueillent régulièrement  des concerts.

Les lieux de concerts

Il est évident qu’il existe beaucoup de lieux de performance à travers le pays, particulièrement dans les zones rurales. Il y a des centres culturels régionaux servant de centre d’activités néo-traditionnels. Ces centres ont parfois des évènements organisés par des musiciens populaires. Parmi les centres culturels situés dans les grandes villes, les centres de Kumasi, Tamale, Bolga, Koforidua et Accra sont les plus populaires. En dehors de ces centres, il y a des centres communautaires et des parcs appelés Jubilee Parks partout dans le pays, utilisés pour des performances musicales live. On peut citer Le Kumasi Jubilee Park dans la région d’Ashanti, le Koforidua Jackson Park et l’Amanokrom dans l’est du pays. Les écoles et les universités sont également des lieux fréquemment utilisés pour des performances live.

De grands hôtels comme Labadi Beach, Golden Tulip et African Regent à Accra; Miklin et Golden Tulip à Kumasi, offrent des espaces pour des petits orchestres pour jouer durant les weekends. D’autres lieux comme les bars [v] accueillent aussi des groupes de musique, surtout des groupes amateurs, comme au Abrantie Spot, +233 Bar&Grill, Chez Afrique, Republic Bar à Accra, Echoes Valley, +2 Pub& Kitchen à Kumasi, Hans Cottage à Cape coast, Gold Spot à Takoradi etc.

Le Ghana possède deux grands auditoriums qui accueillent tous les grands évènements qui se passent en intérieur: le Théâtre National et le Centre International de Conférence. Comme espaces ouverts on peut citer les stades sportifs de Baba Yara, Secondi,  les stades d’Accra et de Tamale, ainsi que la Place de l’Indépendance.

Quelques organisations culturelles étrangères comme l’Alliance Française et Goethe Institut à Accra ont établis des espaces ouverts accueillant des petits concerts.  A Accra, beaucoup de concerts se passent sur les plages ou le long des côtes.

Evènements, concerts et  promotions

D’après un rapport de la KPMG[vi], les différents spectacles organisés au Ghana sont des performances live, des spectacles traditionnels, des compétitions musicales, des concerts, des festivals de rue, des remises de prix, etc. avec des artistes ghanéens dominants la scène. Les Ghana Music Awards (GMA) semblent être le plus grand évènement musical annuel; à part les GMA, il y a Chale Wote Street Arts Festival, Bands Alive, Mentor, Stars of the Future, MTN HitMaker, l’émission de Télé Réalité Vodafone Icons etc., émissions dans lesquelles participent régulièrement un bon nombre de musiciens locaux.  Le rapport relève aussi qu’un grand nombre d’évènements et concerts servent de plateforme promotionnelle pour les opérateurs de l’industrie musicale locale et des entreprises de télécommunications. Ces concerts ont souvent lieu lors d’occasions tels que Noel, Pâques, le Ramadan et pendant les congés et les jours fériés.

En quelques années, les festivals de musique sont devenus un élément essentiel de la scène musical live au Ghana. De nombreux festivals sur les différents genres de musique sont organisés tels que le festival Afro-Beat, Highlife, Hi-Vibe, le Stanbic Jazz Festival et les Ghana Music Awards[vii].

Ces six dernières années, les stations de radio privées se sont aussi mises à l’organisation d’évènements musicaux annuels. On peut citer notamment : Music of Ghanaian Origin (MOGO) organisé par Citi FM, Adom Praiz par Adom FM, le Festival Train de TV3 etc. Les grands artistes organisent souvent des concerts également: le 24th Night Show de Kojo Antwi, la tournée régionale de l’artiste Samini (le Kaakie It Up Tour) le Bhimnation de Stonebwoy etc. A côté de cela, des festivals des musiques autochtones des différentes régions ethniques dans le pays créent aussi des espaces où des artistes populaires sont invités.

Les artistes internationaux en tournée au Ghana

Comme indiqué précédemment, le Ghana a connu une croissance d’actes internationaux  dans le pays. Bien que dominé par des artistes nigérians qui fréquentent le GMA, il y a eu des artistes d’autres nationalités. Récemment, la chanteuse américaine Lauryn Hill et le chanteur jamaïcain de dancehall Mavado ont joué au Ghana; le Stanbic Jazz Festival et l’Accra Jazz Festival ont invité des artistes internationaux tels qu’Earl Klugh et Colter Harper.

Les stars américaines de gospel Alvin Slaughter, Kirk Franklin, Cece Winancs et Ron Kenoly ont partagé la scène avec des stars locales. Des artistes de hip hop américains comme T-Pain joueront en fin d’année 2015.

Les obstacles

L’industrie musicale au Ghana, comme dans beaucoup de pays africains, manque de structures adaptés et de professionnels comme l’a illustré le rapport soumis par KPMG à la Musicians Union of Ghana (MUSIGA). Les circuits de tournée, qu’effectuaient les anciens musiciens se sont écroulés et beaucoup de musiciens dépendent désormais des ventes d’albums et d’invitations occasionnelles pour jouer lors d’évènements, comme source de revenue.

L’industrie musicale ghanéenne est également confrontée à des problèmes de qualité, de marketing, de promotion, de distribution, de piratage, et subit les effets de la mondialisation, la numérisation et d’identité comme c’est le cas en Ouganda. Bien que MUSIGA est parvenu à discuter avec le gouvernement et promouvoir la mise en œuvre de politiques bénéficiant les industries créatives, ce dernier est vu comme un groupe désorganisé engouffré dans des querelles intestines.


Bibliographie

Collins, John. 2008, Nkrumah and Highlife cited in The New Legon Observer vol.2 no.7
Collins, John. 1985. African Pop Roots: The Inside Rhythms of Africa. London: W. Foulsham & Co. Ltd.
Collins, John. 1996. ‘Highlife Time,’ Anansesem Publications ltd
Graham, Ronnie. 1989. Stern’s Guide to Contemporary African Music, Vol. 1. London: Pluto Press.
Kraus John. 1991. The Struggle over Structural Adjustment in Ghana, Africa Today, Vol. 38, No. 4, (Ghana: The Process of Political and Economic Change 1991-1992), pp.19-37
KPMG 2014 report A Comprehensive Study of the Music Sector in Ghana, (commissioned by the Musicians Union of Ghana and funded by the Government of Ghana with support by World Bank)
Sunu Doe, Eric. 2011. Burger highlife: A Study of a Cross-Cultural Phenomenon. An unpublished MPhil thesis

[i] Dr Kwame Nkrumah était le premier president du Ghana à avoir utilisé de la musique highlife pour ses campagnes. Il formera plus tard beaucoup de groupes crées par le gouvernement pour encourager d’autres institutions à faire la même. Des exemples des groupes établis par lui comprennent les Builders and Workers Brigade. Le Bureau du Cacao du Ghana a aussi forme son proper groupe –Sweet Beans and Sweet Talks. Voir Collins (2008) pour des discussions détaillées sur la musique highlife et la politique au Ghana.
[ii] Les performances de musique live à cette époque était dénommée groupes lives.
[iii] Voir Sunu Doe (2011) pour une discussion détaillée sur l’influence disco sur la burger highlife music.
[iv] Fond Monétaire International. Voir Kraus (1991)
[v] Les bars sont appelés au Ghana ‘drinking spots’ ou ‘spots’
[vi] Ce rapport fut commissioné par MUSIGA financé par le gouvernement ghanéen pour fournir une etude complète du secteur musical au Ghana. Il fut complété en Février 2014 et a depuis été ratifié.
[vii] Ceci est un développement récent où le GMA est désormais transformé en festival de musique.

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