La scène musicale live en Tanzanie

Par Mandolin Kahindi

Ce texte donne un aperçu de la scène musicale en Tanzanie. Il retrace l'histoire de la scène live locale, les défis auxquels elle se heurte actuellement avant de présenter les principales salles de concert et festivals.

Live performance at the 2015 Sauti za Busara Festival. Photo by Busara promotions
Live performance at the 2015 Sauti za Busara Festival. Photo by Busara promotions

Les groupes de soukous du Congo belge et du Congo français sont très populaires dans toute l'Afrique de l'Est au cours des premières décennies du 20e siècle. En Tanzanie, la musique et la danse traditionnelle sont interprétées en public, souvent pour le plaisir. Après l’indépendance en 1961, le gouvernement du président Julius Nyerere, introduit un système de parrainage des ministères et d'autres institutions nationales apportant un soutien financier aux artistes. NUTA Jazz Band est l'un des principaux groupes de ‘Dansi’ de l’époque, portant le nom de son promoteur, le Syndicat National de la Tanzanie (National Union of Tanzania). Parallèlement, les groupes sont gérés comme des grandes entreprises: les instruments sont considérés comme des biens et  les musiciens des employés, gagnant un salaire occasionnel ou un salaire régulier.

Les spectacles de danse prospèrent dans les années 60, 70 et 80, avec les groupes Orchestra Safari Sound, Orchestra Maquis Original, International Orchestra Safari Sound et DDC Mlimani Park Orchestra qui se disputent le public tanzanien. La concurrence joue en fait un rôle important dans le développement de la scène musicale et des festivals ont lieu sous forme de concours. Chaque groupe a généralement son propre public semblable à une équipe de sport. Les centres municipaux (DDC - District Development Centers) de l’époque sont principalement ouverts aux spectacles de groupes traditionnels et populaires, ainsi qu’à la projection de films et autres programmes de développement. Pour y assister, les spectateurs  paient un droit d'entrée. Ces centres ne sont aujourd’hui plus utilisés pour de telles activités.

Lorsque le socialisme s’effondre dans les années 80, l'industrie de la musique contrôlée par l’état fait place à une scène musicale dynamique et indépendante. De nouveaux genres comme le Bongo Flava émergent avec le temps. Ce changement est en partie influencé par l'évolution de la production musicale européenne et américaine, où la technologie numérique instaurée par les ordinateurs  remplace les anciennes techniques de production analogique. Les musiciens commencent désormais à jouer en playback.

Les salles de spectacles

Il existe relativement peu de salles de spectacles dédiées entièrement à la musique en Tanzanie. La plupart des salles ne sont pas spécialement conçus pour  le spectacle, et nécessitent donc un budget et une main-d'œuvre pour effectuer le montage des scènes, la sonorisation et l’éclairage, à chaque spectacle. Les salles ne travaillent qu’avec un groupe par semaine se concentrant sur leurs activités principales soit la vente de boisson et de nourriture. Ces lieux sont des espaces culturels importants mais n’accueillent que quelques groupes populaires qui s’engagent à produire un spectacle par semaine.  

La scène musicale de Dar es-Salaam est diverse et les salles accueillent principalement des artistes locaux. Chaque salle accueille différents styles de musique et a son public particulier. Par exemple, la plupart des évènements Bongo Flava, qui attire généralement un public jeune, sont organisés dans des discothèques. Les institutions culturelles comme le Goethe-Institut[i], l'Alliance Française[ii], Nafasi Art Space[iii], House of Culture[iv], The Beat festival[v], Dar direct[vi], ainsi qu’une grande aire de spectacle dans la région de Mbagala à Dar es Salaam offrent les principaux espaces conçus pour les spectacles musicaux. 

Empire Club et Via-Via Arts Centre[vii] sont les principales salles de spectacles à Arusha. A Zanzibar, il existe quelques espaces professionnels dédiés aux spectacles, même s’ils accueillent souvent des festivals.  Dans d'autres parties du pays,  les événements d’entreprise et les cérémonies de mariage, ont généralement lieu dans les hôtels et restaurants notamment au Villa Park Resort[viii] à Mwanza, Tushikamane et Bwalo la Umwema à Morogoro.

Les tournées et festivals

Il existe de nombreux festivals de musique en plein air en Tanzanie. Serengeti Fiesta, organisée par Primetime et Clouds FM[ix], et le Kilimandjaro Music Tour comptent parmi les plus grands festivals.  D’autres festivals comprennent Sauti za Busara[x] à Zanzibar, le Festival des Arts et de la Culture de Bagamoyo[xi] et le Festival Jahazi[xii] à Zanzibar. Le festival du film international de  Zanzibar (ZIFF)[xiii], Okoa festival Mtaa[xiv] (également connu sous le nom Saving Underground Artists) à Arusha, le Festival de Makuya[xv] à Mtwara et le Festival Wagogo à Dodoma sont autant de festivals qui font place à la musique.

La scène musicale de la Tanzanie est très décousue, ce qui conduit à de nombreuses initiatives indépendantes qui ne sont pas toujours très visibles. Quelques groupes locaux, des groupes traditionnels et artistes solo partent en tournée à l'étranger pour des petites représentations. Ces tournées sont généralement organisées autour d'un objectif spécifique basé sur la nature de l'invitation. A titre d’exemple, Umoja Flying Carpet[xvi], un projet régional, propose des spectacles et un festival. Il fournit également une formation et du networking avant les performances annuelles, qui ont lieu en Ouganda, au Kenya, en Ethiopie, en Tanzanie et au Mozambique.

Des artistes internationaux viennent se produire en Tanzanie, mais le plus grand obstacle à la réussite de ces manifestations reste le prix des billets relativement élevé fixé par les promoteurs et organisateurs.  Les organisateurs sont en effet tenus de payer une taxe de 1, 000 000 Tsh au Conseil National des Arts[xvii] pour une manifestation musicale. Pour éviter ces frais, de nombreux organisateurs locaux choisissent d’organiser des concerts gratuits, entravant la rentabilité et la viabilité de la société organisatrice.

La promotion de la musique

Certaines entreprises se chargent de la promotion et du parrainage des concerts. Ces dernières comprennent Prime Time Promotions[xviii], East Africa Radio and Television[xix], Times FM[xx], E-FM, les brasseries et fournisseurs de services mobiles. Il existe également des possibilités de financement offertes par les organismes de développement tels que l’Union Européenne[xxi], l’USAID[xxii], les centres culturels et ambassades, bien que l’événement doive clairement s’aligner aux objectifs de l’organisme. Il existe très peu de managers de groupes. On compte Christine 'Seven' Mosha, Edward Lusala et Asha Baraka, les managers de Twanga Pepeta Band.

Mais on déplore un manque d’efforts de la part des musiciens qui ne font pas assez la promotion du live. Les concerts sont sans doute considérés comme acquis même si les musiciens et promoteurs se plaignent de l'absence de couverture médiatique et de parrainage. Selon Kelvin Erasmus, coordinateur créatif à  Muda Africa: 

Néanmoins, quelques artistes du mouvement Bongo Flava se produisent sur scène notamment Lady Jay Dee, Fid Q, Banana Zorro, TID et quelques artistes de Tanzanian House of Talents[xxiii]. Parmi les autres concerts et représentations les plus populaires, on note ceux de African Revolution Band, Afrikwetu Band, Afro Beats Band & Bilali Bombenga, FM Academia, Jhikoman & Afrikabisa Records, Mapacha Watatu Band, Mrisho Mpoto & Mjomba Band, Mzungu Kichaa & Bongo Beat, Shikamoo Jazz Band, The Kilimanjaro Band (aka Wana Njenje), THT Band, Twanga Pepeta (aka The African Stars Band), Yvonne Mwale & Band, Tunaweza Band et Vitali Maembe & The Spirits Band.

Défis et perspectives

L’industrie du spectacle en Tanzanie a de nombreux défis à relever. Tout d’abord, peu de gens, qu’ils soient des régions rurales ou urbaines, sont prêts à payer pour un concert, même si le public apprécie la bonne musique et les musiciens. Malheureusement, la majorité des fans se contentent des performances en playback.  Le public est, de toute évidence, davantage intéressé aux célébrités du mouvement Bongo Flava qu’à leur musique. Il y a des cas où les gens paient 50.000 shillings pour un concert Bongo en playback, ce qui soulève la question : Que payent-ils exactement ? Est-ce qu’ils paient pour simplement voir l’artiste ou une performance musicale ? Le problème vient sans doute des médias locaux, qui ne sponsorisent pas suffisamment les spectacles.

Un deuxième enjeu vient du  manque de compétences et de formation. Un grand nombre de musiciens en Tanzanie ne possède pas les compétences nécessaires pour organiser ou même se produire en concert. Cela en raison du manque d’établissements d'enseignement, d’enseignants et mentors.  Cependant, il existe des organismes à but non lucratif et des institutions privées qui offrent une formation aux métiers de la musique et du spectacle live. Ceux-ci comprennent le Dhow Countries Music Academy (DCMA)[xxiv] à Zanzibar, Music Mayday[xxv], Music and Dance Africa (MuDa)[xxvi] et Action Music Tanzania[xxvii], qui fournissent une formation spéciale destinée aux musiciens et aux professeurs de musique. D’autres établissements d'enseignement supérieur proposant des formations de musique sont l'Université de Dar es Salaam[xxviii], Tumaini University Makumira (TUMA)[xxix] à Arusha, l’Université de Dodoma[xxx] et le collège des arts de Bagamoyo (TASUBA)[xxxi].

Il existe diverses initiatives visant à promouvoir les musiciens en herbe tanzaniens. Des  concours et autres séances à micro ouvert sont organisés. Le Goethe-Institut, l'Alliance Française, le CDEA (Culture and Development East Africa)[xxxii] parmi d’autres, investissent dans l'enseignement de la musique. Cela dit, il reste encore beaucoup à faire en termes de développement de jeunes talents jusqu'à ce qu’ils puissent subvenir à leurs propres besoins en tant que musiciens professionnels. Quelques opportunistes profitent de la situation en offrant des programmes qui répondent peu aux attentes.

Dans une récente rencontre, les artistes ont soulevé d’autres difficultés à savoir le manque de ressources disponibles aux  intervenants - notamment les systèmes électroacoustique, les accessoires et les appareils d’éclairage, les équipes techniques qualifiés (tels que les ingénieurs du son), les managers et les contraintes financières lors de l'organisation d'événements - la planification, le marketing, la couverture médiatique et le management générale des artistes. L'accès limité aux instruments pose également problème. Les artistes suggèrent que des ateliers de renforcement des capacités et de formation doivent être organisés pour répondre à ces problèmes qui entravent la croissance et l’épanouissement de la scène musicale en Tanzanie.


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