Le Gospel en Tanzanie

Par Salome Gregory

Ce texte donne un aperçu du gospel en Tanzanie. En puisant dans des entrevues avec diverses personnalités locales du genre, le texte relate l’historique, les défis, les succès et la voie à suivre. 

Tanzanian artist Christina Shusho. Photo:www.mlumbaz.blogspot.com
Tanzanian artist Christina Shusho. Photo:www.mlumbaz.blogspot.com

Le gospel que nous connaissons aujourd'hui, est né dans les années 80 en Tanzanie. À l'époque, les chorales et leurs ensembles sont les seuls responsables de la dite église évangélique, qui prêche à travers la chanson. Le chant présenté par les chorales dessert le genre et vers le milieu des années 90, le gospel n’attire plus les masses. Le genre est négligé et quiconque s’y aventure est mal vu ou considéré médiocre. Le gospel n’est plus interprété dans les manifestations ou lieux publics car le genre manque d’attraits pour beaucoup.

Vers la fin des années 90, des artistes de talent incroyable couplé de voix apaisantes font brusquement apparition sur la scène du gospel annonçant une nouvelle ère. Epharaem Mwansasu, Faustini Munishi, Mungu Four, Ency Mwalukasa, Jeniffer Mgendi et Cosmas Chidumule sont parmi les rares artistes qui contribuent à la transformation du gospel en Tanzanie.

Faustini Munishi accompagné de son accordéon, chante les tubes « Malebo » et «Niko Chini ya Mwamba ». En 1980, Munishi, un artiste peintre, change de  carrière  et commence à chanter d’anciens hymnes du dimanche notamment «Niko Chini ya Mwamba » qui devient un single numéro un au Kenya en 1990. La sortie de son neuvième album « Nafurahi » est prévue pour 2015.

La musique de Munishi popularise le gospel en Tanzanie et ailleurs. David Robert se fait également connaitre vers 2002 avec son album Baba (père) qui devient un favori sur le circuit de la musique gospel et un grand succès commercial. Sur l'album Baba, David collabore avec Godwin Gondwe et sa voix grave appréciée du public. L’album qui comprend 10 chansons est fortement apprécié des tanzaniens. 

En 2003, à la suite de son succès, David est de retour en studio pour la sortie d’un autre album Kiganjani pa Mungu (traduit à peu près par  « entre les mains de Dieu ») qui ne cesse de croître sa popularité. La sortie de vidéos pour son deuxième album répond à la demande de ses nouveaux fans.  Il cède à la demande de son public et avec d'énormes investissements, il engage les services d'un expert du cinéma allemand Daniel Uphaus et du réalisateur tanzanien Sye et travaille sur quelques titres des deux albums pour réaliser un Best of Daniel Roberts.

On ne parle désormais plus de gospel à voix basse. Le gospel est sur le chemin de la gloire.  

Les années 2000

Vers 2005, une nouvelle artiste rejoint la scène du gospel. Rose Muhando, une musulmane  convertie au christianisme quand elle avait neuf ans. Rose partage son histoire à travers sa musique. Ses chansons ‘Uwe Mteule macho’, ‘Yesu Nakupenda’  et ‘Nakuuliza Shetani ' sont devenues les hymnes les plus populaires en Afrique de l'Est. Le gospel tanzanien n’est plus confiné aux territoires de la Tanzanie mais se répand dans toute l’Afrique de l'Est.

Christina Shusho, une autre artiste de renommée débute à la même époque. Elle affirme son talent dix ans plus tôt avec la sortie de son premier album Kitu gani kinitenge na upendo wa Bwana, vendu principalement dans son pays d'origine, la Tanzanie. D’autres singles suivent dont  ‘Unikumbuke’ et ‘Nipe Macho’.

Shusho collabore avec d'autres artistes en Tanzanie et au Kenya. En août 2015, elle dévoile les 10 titres de son album fruit d’une collaboration avec Geraldine Oduor du Kenya lors d'un concert baptisé Eastlands Gospel Festival /album réalisé à  l’église Christ Is the Answer Ministries (CITAM) à Buru-Buru.

Depuis 2005, on assiste à la montée de nombreux artistes devenus des icônes du gospel à travers l'Afrique de l'Est. Parmi ces artistes, Bonny Mwaitege, Bahati Bukuku, Upendo Nkone entre autres. Ado Novembre est parmi les chanteurs de gospel les plus connus et les plus respectés en Tanzanie. Il est également le président de l'association des chanteurs de gospel en Tanzanie - CHAMUITA. L'objectif principal du TAGM est de fournir une plate-forme d’échange entre les musiciens et multiples intervenants.  

« Le gospel est un ministère évangélique à part entière, qui devrait être abordé de manière à ce que la vie quotidienne des chanteurs reflètent ce que la Sainte Bible dit de la vie d'un chrétien born again. Et puisque le gospel est chanter la parole de Dieu, les chansons doivent refléter ce que nous chantons dans notre vie quotidienne » dit Novembre, qui a trois albums, à savoir Safari, Amenitoa Mbali et Kijana Mzuri.

Promoteurs et Producteurs

Msama Promotions

Alex Msama[i] lance Msama Productions en gage de remerciement à Dieu après des débuts difficiles. Msama est le premier promoteur de gospel à organiser des festivals de gospel dans des salles. Outre les festivals, Msama soutient également le gospel dans les médias notamment à la radio.

L’ardent défenseur de la musique gospel en collaboration avec la police assure la destruction des structures qui produisent illégalement des œuvres estimées à 40,6 millions de dollars américains.

Cela fait plus de 10 ans que Msama  organise des festivals de Pâques qui accueillent des artistes internationaux, qui paient entre 30-40million de Tsh (13,956-18608 $) à chaque festival. Ces festivals gagnent en popularité et en 2011, le président d’alors, Jakwaya Kikwete honore l'événement de sa présence. En cette même année, Msama verse plus de 4629 dollars pour le remboursement des billets pour des raisons de sécurité car la salle Diamond Jubilee Hall où l'événement a lieu est pleine.  

Ephraïm Kameta, producteur de gospel et propriétaire de Kameta Records, estime que pour la majorité des chanteurs, le gospel n’est qu’un moyen de subvenir à leurs besoins et que le vrai talent est rare.  Kameta passe de la production de la musique Bongo Flava et Bolingo en 2005 pour faire place à une salle dédiée au gospel. Il fait ses débuts avec « Sipati Picha » de Big Novembe, « Majaribu ni Mtaji » de Ambwene Mwasongwe et « Utanitambuaje kama Nimeokoka » de Bonny Mwaitege. Selon Kameta, les artistes qu’il produit à ses débuts sont encore connus et respectés aujourd'hui.

Le récent déclin du gospel en Tanzanie

Le gospel tanzanien change au fil des ans. Les chorales qui contribuaient à la survie du gospel perdent de leur popularité tandis que d'autres sombrent dans l'oubli. De nouveaux talents émergent et changent la nature du gospel. La relève est assurée mais le gospel semble perdre de sa popularité ces dernières années.

Une enquête récente conduite auprès des intervenants du gospel tanzanien révèle quelques hypothèses de réponses pour expliquer pourquoi, jadis florissant, le  gospel de la nation de l'Afrique orientale semble être en déclin.

Ado Novembre, un artiste du gospel déclare que la majorité des chanteurs sont loin d’être des exemples vivants de ce qu'ils chantent. En fait, personne ne les prend  au sérieux et la majorité pense qu'ils utilisent le gospel pour se faire de l'argent et non pour prêcher la parole de Dieu à travers leurs chants. Il est d'avis que la plupart des artistes actuels ne se soucient que d'une bonne mélodie et peu du message à la population. Il ajoute cependant qu'il y a toujours une deuxième chance pour faire revivre le gospel tanzanien.  

Jennifer Mgendi une célèbre chanteuse de gospel depuis 1995, sort  huit albums à ce jour à savoir Nini, Ukarimu Wake, Nikiona Fahari, Yesu Nakupenda, Mchimba Mashimo, Kiu Ya Nafsi, Dhahabu et Wema ni Akiba. Elle déclare que les nouvelles technologies sont en partie la cause de la chute du gospel en Tanzanie et que la majorité des auditeurs ont accès aux médias en ligne, où ils peuvent télécharger des chansons et les partager avec leurs amis sur les réseaux sociaux. Elle dit que les ventes audio ont également baissé car la majorité des fans préfèrent les vidéoclips. Huit à dix chansons figuraient sur ses albums, alors qu’aujourd’hui elle ne produit que cinq chansons par album. 

 " Pourquoi investir dans quelque chose qui ne paie pas?" , demande Jennifer.

 "Le progrès technologique nous affecte car les gens ont facilement accès à notre contenu et personne ne s’en soucie", dit Mgendi, ajoutant que ce genre de vol ôte toute envie de produire plus de chansons.  

"Il faut du talent pour réussir dans le gospel. Si l'on n’est pas doué, on fait courte carrière ou l’on disparaît de la scène. C’est la raison pour laquelle des musiciens talentueux ont peur de la nouvelle concurrence, il leur faut du courage pour sortir des singles en même temps que les jeunes stars" dit Kameta.

Et de rajouter que le déclin du gospel s’explique par le manque de ressources. Les musiciens ne peuvent se permettre de payer entre 400 000 et 500 000 Tsh (185 à 23 $ ?) pour une chanson. Par conséquent, ils ne font qu’une chanson de mauvaise qualité. Il dit que le talent pour le chant ne devrait être confondu avec le talent pour l’écriture et la composition de chansons. Les musiciens du gospel ne devraient être que des chanteurs - ce qui leur permettrait de mieux faire leur travail. 

Le Pasteur Joseph Malumbu de l'Eglise pentecôtiste libre de Mbagala à Dar es Salaam convient que le gospel en Tanzanie est en baisse. Il constate que les artistes deviennent inaccessibles dès qu’ils rencontrent un certain succès. 

"Je suis totalement d'accord que les chanteurs de gospel jouent un rôle unique et très important dans la prédication de la parole de Dieu. Mais une fois qu'ils sont exposés dans les médias, ces artistes ont tendance à penser qu'ils ont atteint le succès. Il n’est donc pas étonnant de constater la courte carrière des nouveaux artistes" dit Malumbu.

Philipo Haule un animateur d’une émission de gospel sur Upendo FM déclare que souvent les artistes paient pour la diffusion de leurs œuvres dans les médias même si leur travail est médiocre. « Il est question de faveurs et moins de la qualité du travail » rajoute-t-il.   

Le gospel tanzanien est une grande industrie, mais comme le révèle ces témoignages, de nombreux défis entravent sa croissance et son identité sur la scène musicale internationale. Comparer le gospel à tout autre type de musique est considéré comme l'une des principales raisons du déclin du gospel tanzanien qui a du mal à retenir son public d’antan.  

L'enquête révèle en outre que la prolifération des chanteurs de gospel en Tanzanie est due au manque d'emplois. Beaucoup pensent qu'il est facile de se faire de l'argent au nom du gospel, et de ce fait nombreux sont ceux dont la musique n'a jamais été entendu qui prétendent qu'ils sont des artistes de gospel.

Le gospel tanzanien tombe dans l’oubli faute à certains promoteurs et médias qui ont également une part de responsabilité. Un musicien qui préfère l'anonymat accuse les professionnels des médias de manque de professionnalisme tout en dénonçant ceux qui demandent de l’argent pour promouvoir leurs œuvres.   

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