Le hip-hop en Tanzanie

Par Malle Hanzi

Le hip-hop connait un public fidèle en Tanzanie depuis le début des années 80 et évolue de ses origines américaines vers de nombreuses variations locales.

Sept Survivor de Tanzanie effectuer au 2014 Sauti za. Photo: Par Peter Bennet
Sept Survivor de Tanzanie effectuer au 2014 Sauti za. Photo: Par Peter Bennet

La culture hip-hop débarque en Tanzanie au début des années 80. Selon le militant culturel et historien Mejah Mbuya, le hip-hop est d’abord une danse, même si différents éléments du mouvement sont présentés au public en 1984 lors de la Journée Saba Saba à Dar es Salaam. Au cours de cette célébration, le film américain Wild Style (sorti en 1983)  sur la culture hip-hop est projeté pour familiariser le public au nouveau mouvement. Cette année-là est appelé mwaka wa Mabreka (année du break dance) par certains observateurs. Plus généralement, le hip-hop arrive en Tanzanie lors de la période de transition du socialisme au libéralisme au milieu des années 80 (Gesthuizen et Haas, 2000). 

On note parmi les groupes et artistes pionniers Kwanza Unit (KU), Saleh Jabir, Hard Blasters Crew (HBC), Wagumu Weusi Asilia (WWA), De-plow-matz, MrII et Hasheem Dogo parmi d’autres (J4, 2009). Des promoteurs comme Joe Kusaga et Abdulhakim Magomero accueillent des concours tels que Yo! Rap Bonanza et des concerts comme le Coco Beach Bottle   « pour donner une chance aux rappeurs en herbe » (Mhagama, 2008).

Jusqu'à la fin des années 80, de nombreux MCs ne sont pas en mesure d'enregistrer leur musique en raison de l'absence de studios. Une nouvelle ère s’annonce lorsque les rappeurs commencent à chanter en swahili dans le but de localiser le genre. Saleh Jabir est l’un des premiers rappeurs à enregistrer en swahili au début des années 90. Ce dernier réinterprète des titres américains tels que 'OPP', 'Ice Ice Baby' et  'Now that we found love'[i] en swahili. Son album légendaire Swahili Rap sort en 1991 (Gesthuizen, 2001). 

Le rap swahili est également mis en valeur par M. II (aka 2 Proud ou Sugu) et Wagumu Weusi Asilia (WWA), le premier groupe de rap Tanzanien à enregistrer un album dans un vrai studio (J4, 2009). L'ouverture des studios Don Bosco sous Marlon Linje (en 1992) et Mawingu Studio sous DJ Bonny Luv (en 1994) ouvre la voie à des succès tels que 'Msela' [ii] interprété par Mawingu en 1995. Le morceau est considéré comme  "l'un des premiers morceaux de rap en swahili à atteindre les hit-parades" (J4, 2009). L'arrivée de Master Jay et P Funky changent les règles du jeu car ils produisent de la nouvelle musique.    

Les rappeurs tanzaniens copient d’abord les textes de leurs confrères américains. Certains artistes essaient même  d'imiter leur mode de vie ou reprennent leurs noms. Mwanjoka (2011) déclare: "Les premiers groupes ressemblaient à des américains en apparence. Kwanza ressemblait à Mobb Deep, GWM ressemblait à Naughty By Nature, Hard Blastaz ressemblait à Fu - Schnickens Crew, Diplomatz ressemblait à Dogg Pound et 2 Proud ressemblait à 2Pac". Cependant, la culture hip-hop locale se transforme progressivement en hip-hop africain et Swahili (Suriano, 2006). Aujourd'hui les rappeurs tanzaniens chantent en swahili et le plus souvent dans la langue appelée 'Kiswahili cha mitaani' (swahili de rue). Ils passent fréquemment d’une langue à l’autre ou empruntent à l’anglais ou aux langues locales (Englert, 2003)  

Les écoles de Hip-hop en Tanzanie

Aujourd’hui, le hip-hop en Tanzanie se distingue en deux courants. Le rap old school et la nouvelle école d’une part et les artistes grand public et ceux de l’underground. Le rap old school rassemble les pionniers du style, certains d'entre eux ont été cités par J4 (2009). Le rap old school se situe entre 1980 et 1990, tandis que la nouvelle école prend naissance vers l’an 2000.

Alors que dans d'autres pays, le terme ‘underground’ se réfère généralement à des artistes conscients, positifs, anti- commerciaux qui sont non signés ou qui ont signé sur des labels indépendants ; en Tanzanie, les artistes de l’underground désignent ceux qui n’ont pas encore réussi ou sont peu connus (Omary, 2011). En d’autres mots, le terme "est utilisé pour désigner la grande majorité de rappeurs qui n’ont (pas encore) réussi - ceux qui ne sont connus que dans leurs quartiers ou ceux qui sont inconnus du public" (Englert, 2003).

Alors que les MCs de l’underground sont censés perpétuer le ‘vrai’ rap, les artistes populaires sont accusés de détruire la culture hip-hop en acceptant les systèmes d' exploitation des médias et l'enregistrement de paroles inconscientes. Nikki Wa Pili, un membre d'un groupe en vogue, se défend dans sa chanson « Bei ya Mkaa »[iii] (2013) :

Inabidi wakahonge promo (ils soudoient pour être promus)
Naka ligi haka si ndio somo (dans ce jeu, nous sommes l'icône)
Wana wivu mpaka umevuka ukomo (ils sont verts de jalousie)
Dhidi ya, weusi wale ni watu wa media (de Weusi, des artistes populaires)
Indeed, muziki naofanya hii ni ligi yao (En effet, ma musique est leur plainte)
Mainstream ni ubepari cheki lead yao (la musique populaire est le capitalisme, leur chef de file)

 

Le rap et le Bongo Flava

Depuis le milieu des années 90, on observe la popularité croissante d’un nouveau genre de musique, le Bongo Flava, genre qui continue de dominer la scène pop locale aujourd’hui. Que le rap tanzanien soit assimilé au Bongo Flava ou que les deux  revêtent des significations totalement différentes reste source de débats et de désaccords. Suriano (2006) affirme que "l'expression ‘Bongo Flavour’ signifie  ‘le rap’, tandis que Quade et al (2008) définit le Bongo Flava comme ‘ de la musique qui allie le rap, le hip-hop, le RnB et les rythmes traditionnels tanzaniens’" 

De nombreux intellectuels et amateurs de hip-hop considèrent le rap et le Bongo Flava comme deux styles distincts. Cependant, les deux termes sont encore souvent utilisés comme des synonymes (Englert, 2003 ; Kibona, 2013). Les puristes affirment que le rap tanzanien ne fait plus partie du Bongo Flava. Certains rappeurs se sont éloignés de la formule Bongo Flava, au motif que le rap essaie de rétablir une vérité, en respectant la fonction d'origine de ce style, alors que de nombreuses chansons Bongo Flava se concentrent uniquement sur ​​le divertissement (Suriano, 2006).

L'impact sur ​​les changements de la vie sociale

Certains MCs ont essayé d'instruire les auditeurs sur la nécessité d’éliminer les fléaux sociaux tels que la drogue, la prostitution, le vol, etc. Certains défient les autorités sur des questions politiques et d'autres questions relatives à l’industrie de la musique. Par exemple, le morceau de Nash MC 'Kaka Suma' (2013) est actuellement interdit par l’autorité de régulation des communications en Tanzanie (TCRA - Tanzania Communication Regulatory Authority). Selon l'autorité, les paroles contiennent des faussetés contre l’autorité de régulation des transports terrestres et maritimes (SUMATRA - Surface and Marine Transport Regulatory Authority) (Nash, 2014) .Le morceau aborde l'augmentation des tarifs d'autobus de 300 à 400 Tsh:

Hamtaki tuwe juu (Ils ne nous veulent que du mal)
Mnataka tuwe chini nawauliza kwanini? (Ils veulent nous appauvrir; je leur demande, pourquoi?)
Kwetu hali si nzuri (Notre situation est précaire)
Msosi hatuli mnapandisha nauli (nous pouvons à peine nous nourrir, ils augmentent le prix du billet de bus)
Hamtuonei huruma (ils manquent de sympathie)
Viongozi dhuruma nchi hii haki hakuna (dirigeants injustes, il n'y a pas de justice dans ce pays)
Mabomu ya machozi na maji ya kuwashawasha (gaz lacrymogène et eau non potable)
Ipo siku yatafyata (s’épuiseront un jour)

 

Les spectacles et la couverture médiatique

Il existe actuellement deux grands événements hip-hop en Tanzanie: Kilinge[iv] (Cypher) à Dar es Salaam et S.U.A (Saving Underground Artist)[v] à Arusha. Bien que populaires, ces événements n’attirent pas  un énorme public, sans doute parce qu’ils sont principalement promus sur Internet, alors que la plupart des Tanzaniens dépendent de la radio et de la télévision pour les infos et la publicité. 

Les sociétés de presse en Tanzanie semblent favoriser des genres autres que le hip-hop, en raison de deux facteurs économiques et politiques. La raison principale est que les sociétés de presse pensent que le rap enregistre des ventes inferieures par rapport à d'autres genres de musique, tels que le Taarab, la dance music, le Bongo Flava ou le gospel. Le titre « Hip-hop Haiuzi »[vi] (Le rap ne réalise aucune vente) par Madee (2007) résume bien la situation. Les paroles de la chanson vont ainsi: "Hip-hop haiuzi, hip-hop hailipi; hip-hop kibongo bongo, ni bora uuze pipi"  (Le rap ne réalise aucune vente, le rap n'a pas de salaire ; il vaut mieux vendre de la menthe  poivrée que de faire du rap en Tanzanie). Ces jours-ci, aucune des radios et télévisions connues ne diffusent du rap. En conséquence, de nombreux MCs tanzaniens diffusent actuellement leur musique à travers l'Internet plutôt que de dépendre de la radio.

De la fin des années 80 jusqu'au début des années 2000, le rap est la musique des jeunes la plus populaire en Tanzanie. Malgré la popularité de nombreux artistes, ces derniers  ne peuvent en vivre. Il en va de même pour la plupart des artistes d'autres genres, bien que les promoteurs locaux, les détaillants et les médias semblent ignorer le rap en particulier. Kibona (2013) suggère que "le marché international présente une plate-forme à partir de laquelle les MCs tanzaniens pourraient trouver de meilleures opportunités, car le contexte international de ‘la loi du plus fort’,  distingue  la médiocrité du talent. Rencontrer le succès à l'étranger accroitrait davantage la valeur des MCs tanzaniens sur la scène locale." Si la garantie financière et le succès international restent jusqu'ici aléatoires pour la plupart des rappeurs tanzaniens, le genre occupe néanmoins une place importante dans le paysage musical du pays.


Les références

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