Le piratage musical en Gambie

Par Hassoum Ceesay

Le piratage musical peut être défini comme « toute reproduction ou diffusion d’une œuvre musicale sans autorisation du compositeur, de l’artiste ou de la maison de disques». Il n’y a actuellement pas d’enquête empirique sur l’étendue et la nature du piratage musical en Gambie, mais les preuves anecdotiques et observations minutieuses révèlent que le piratage musical existe bel et bien dans le pays. Ce texte présente un aperçu du sujet.

Contexte

La Gambie est pendant longtemps un de ces pays d’Afrique de l’Ouest produisant de la musique populaire et traditionnelle malgré l’absence d’une industrie musicale formelle. Le pays produit de grands groupes depuis le milieu des années 60 tels que les Super Eagles (qui ont produit des albums de 1967 à 1971) et Ifangbondi (actifs de 1977 à 1983) et perçus comme les créateurs du son « afro mandingue », un mélange du mbalax sénégalais et de la kora mande. La chanteuse gambienne Vicky Blain est populaire en Europe Occidentale dans les années 60 et ce jusqu’aux années 70. Chantant en wolof, en français, en anglais et en  krio,  son tube « Monsieur monsieur » l’a propulse à la gloire en Europe.

Ces groupes composent leur musique en Gambie mais l’absence totale de studios d’enregistrement et de maisons de disques suppose que les enregistrements et les publications se font à l’étranger : au Royaume Uni avec Deca Records, ou beaucoup plus tard au Sénégal avec Studio 2000. Le piratage musicale se fait de deux manières : d’abord en copiant massivement un album pour un usage personnel ou le revendre en magasins tels le fameux Jaltron à Banjul qui a depuis fermé ses portes, et le magasin Kerewan situé au marché Albert à Banjul. Le piratage musical prend également la forme d’enregistrement de titres qui passent à la radio.   

Chose étonnante, les artistes eux-mêmes déclarent que le piratage de leurs albums est nécessaire car ils ne peuvent produire plus de 500 ou 1000 albums officiels par manque de moyens financiers. Des fans d’artistes populaires tels que Bob Marley, Michael Jackson ou Tina Turner paient cher pour se procurer des albums originaux à l’étranger et la majorité se contente d’une copie piratée vendue dans un magasin de Serekunda ou les marchés de Banjul. Le piratage est ainsi imposé.

Absence de législation

Le vide juridique favorise un environnement propice au piratage. L’Ordonnance des Droits d’Auteur de 1911 est, jusqu’en 2004,  la seule loi régissant les droits d’auteur. Cette loi, promulguée par les britanniques, ne protège que les œuvres imprimées tels que les livres et les publications gouvernementales. Aucune loi contre le piratage n’existe.

Les diffuseurs exploitent donc librement la musique sans payer de redevances. Pendant plus de deux décennies, la Gambie est le seul pays d’Afrique sub-saharienne où opèrent des radios publiques et privées – En 1970, un couple suédois crée Radio Syd en dehors de Banjul. Une radio qui diffuse librement de la musique 24h sur 24.

L’insurrection de 1981 contre le gouvernement de Sir Dawda Jawara fait près de 1000 morts et le pillage du plus grand magasin de disques, Jaltron. Cette situation, marquée par de longs couvre-feux, des arrestations, décès ou exil de nombreuses personnes actives sur la scène musicale, met fin aux concerts. Ifangbondi, perd son manager et sponsor des balles de rebelles alors que certains membres du groupe s’enfuient vers l’Europe, où ils tentent en vain de regagner leur gloire passée.

La scène locale est quasi inexistante après 1981, et ce vers le milieu des années 90, lorsque Jaliba Kuyateh sort des albums qui ressuscitent l’industrie musicale gambienne. Sa musique, interprétée principalement en langues gambiennes, enchante rapidement le public. Ses cassettes, enregistrées au Sénégal et vendues en Gambie, sont reproduites et vendues en magasins et supermarchés. En 1999, Badou Jobe, ancien chanteur du groupe Ifangbondi, remporte le prestigieux prix Kora All Africa Music. L’émergence de nouvelles radios (d’une radio en 1990 à 20 aujourd’hui) ne fait qu’encourager les enregistrements audio. 

Loi sur les Droits d’Auteur de 2004

La nouvelle loi sur les Droits d’Auteur protège explicitement les œuvres musicales de toute utilisation, reproduction ou distribution illégales. La loi prévoit la création d’un Bureau des Droits d’Auteur sous l’égide du Centre National pour les Arts et la Culture (NCAC) chargé de (a) l’enregistrement des œuvres artistiques notamment les films, livres, œuvres musicales ; (b) lutter contre le piratage et ; (c) sensibiliser aux questions de droits d’auteur. La loi prévoit également la création d’une entité autonome appelée la Société de Gestion Collective de Gambie chargée de percevoir les redevances auprès des radios, boites de nuit, taxis, hôtels etc. pour les verser aux auteurs et artistes locaux. Cette entité devra  être gérée par les artistes eux-mêmes.

La loi prévoit aussi des inspecteurs des droits d’auteur pour identifier et confisquer les œuvres suspectées piratées. Les pirates encourent de sévères amendes et peines de prisons. La loi prévoit un système d’enregistrement des œuvres dans lequel les éditeurs et ou producteurs doivent légalement « soumettre… pour enregistrement (au Bureau des Droits d’Auteurs) dans un délai d’un mois avant sa publication…deux copies de la meilleure édition». Ce processus d’enregistrement a pour but d’assurer un titre de propriété intellectuelle en cas de litige.

Nouveaux défis

Les gambiens sont de grands consommateurs de musique mbalax sénégalaise parce que les musiciens tels que Youssou N’Dour chantent le plus souvent en wolof, la lingua franca de la Gambie urbaine. La musique sénégalaise souffre donc le plus de piratage.

La Gambie, à la différence d’autres pays en Afrique de l’Ouest, n’a jamais tenté d’avoir des appareils contre le piratage tels que les hologrammes ou vignettes. Les albums enregistrés au Sénégal sont dotés d’hologrammes mais l’exercice s’avère en vain, les hologrammes n’étant pas reconnus en Gambie. L’état se prépare actuellement à adopter le système de vignettes de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), suite à un accord négocié avec les ministres de la culture de la CEDEAO en 2010.

L’ère numérique présente de nouveaux défis dans la lutte contre le piratage. La nouvelle génération d'artistes télécharge leur musique sur des sites laissant le champ libre à l’exploitation illégale. En outre, la loi actuelle ne couvre pas encore le piratage en ligne. Les web radios locales, ciblant la diaspora gambienne,  posent un autre problème. Les nouvelles technologies comme les téléphones mobiles (la Gambie enregistre l'un des plus hauts taux de pénétration du téléphone mobile en Afrique) présentent à la fois des défis et des possibilités tout en augmentant les risques de piratage musicale

A voir les entretiens presse des musiciens gambiens tels que Gee, célèbre rappeur, il est évident que les ventes de CD représentent à eux seuls un très petit pourcentage des revenus des musiciens en Gambie, en raison notamment de la reproduction et de la distribution illégales. Cependant, l'existence de la Loi sur les Droits d'Auteur démontre la volonté politique et est en effet un pas dans la bonne direction dans la lutte contre le piratage musicale. Nombreux sont les musiciens qui se positionnent contre  le piratage de leurs albums. Avec l’évolution de la scène musicale gambienne, les musiciens deviendront de plus en plus conscients de leurs droits et auront la possibilité de se prévaloir de la loi pour freiner le piratage de leurs œuvres.


Pour en savoir plus
  • Ceesay, Hassoum. 2009. Gambian Women: An Introductory History. Banjul: Fulladu Publishers.
  • Drammeh, Oko. 2013. ‘The Super Eagles: Gambia’s Music Super Power’, Daily Observer, 22 March 2013.
  • Gambian Government. Copyright Act, 2004.

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