Les légendes de la musique congolaise

Les musiciens congolais et étrangers ont contribué à la définition et à l'évolution de la musique congolaise moderne. Parmi eux, plusieurs se sont distingués et sont considérés aujourd'hui comme des légendes pour leur contribution à ce genre musical. Un musicien est considéré comme une légende en reconnaissance de son talent d'artiste, de la valeur commerciale des albums enregistrés et vendus au fil des ans et de la fréquence de diffusion de sa musique à la radio et la télévision.

Franco Luambo Makiadi
Franco Luambo Makiadi

Cet article est consacré à quelques légendes de la musique congolaise. Le processus de sélection et d'évaluation de ces légendes a été subjectif et est basé sur les connaissances personnelles de l'auteur et sur son expérience de la musique urbaine en RDC. Cette sélection n'a donc pas la prétention d’être exhaustive. Certains musiciens peuvent avoir été omis par inadvertance et en raison de la préférence et de l'admiration de l'auteur pour d'autres artistes. Les critères suivants peuvent être utilisés pour créer une liste de légendes musicales: 1)virtuosité (la maîtrise d’un instrument de musique), 2) orchestration et instrumentation (la capacité d'organiser les instruments dans un ensemble), 3)techniques de composition (la capacité à composer de la musique instrumentale ou à écrire les paroles de chansons), 4)harmonisation (la capacité à organiser le matériel musical) , 5)vocalisation (la capacité d'interpréter la mélodie vocalement), et 6)commentaire social (la capacité à résumer une situation dans les paroles des chansons). En raison des contraintes d'espace, la liste suivante considère uniquement deux des catégories ci-dessus, à savoir virtuosité instrumentale et interprétation vocale.

Lwambo Makiadi (Franco)

Un des plus grands virtuoses de la guitare dans la musique congolaise moderne est Lwambo Makiadi Lokanga La Dju Pene François (1938-1989), également connu sous les noms Franco, Yorgo ou Grand Maître. Cet artiste versatile a excellé dans plus d'une catégorie: il était à la fois guitariste talentueux, chanteur, compositeur, improvisateur, et organisateur. En plus de tous ces talents, Franco est reconnu comme l'un des deux musiciens qui ont contribué à définir le style moderne de la guitare congolaise, l’autre guitariste de talent étant Dr. Nico. Franco et le Dr Nico ont créé deux écoles stylistiques que l’on appelle «École Franco» et «École Nico». Les deux écoles se distinguent par la manière de jouer les mélodies à la guitare, en particulier au milieu de la chanson. Dans l’École Franco, les mélodies sont jouées en harmonie, tandis que dans l'École Nico l'accent est mis sur la ligne mélodique sans harmonie. Aujourd'hui encore, les groupes musicaux congolais se divisent entre ces deux camps stylistiques, selon la façon dont la guitare traite les lignes mélodiques dans la section intermédiaire. Dans l'École Nico les groupes de jeunes musiciens sont plus nombreux, tandis que dans l'École Franco les groupes de l'ancienne génération constituent la majorité.

Dans une interview faite à Kinshasaen 2009, le guitariste Lutumba Simaro m'a expliqué comment il était obligé de jouer le rôle de guitare mi-solo (guitare rythmique) dans l'OK Jazz, avec Franco à la guitare solo:

«Nous sommes dans l’École Franco, c'est-à-dire le joueur de guitare rythmique doit être capable de maintenir et de soutenir le joueur principal. Un joueur mi-solo complète les phrases mélodiques composées par le guitariste solo ». [1]

Franco restera dans l’histoire comme l'un des rares musicien versatile et doué, à la fois guitariste, compositeur, chanteur et commentateur social, qui était doté de la capacité d’improviser verbalement sur ​​n’importe quel sujet. Sous sa direction, le Tout Puissant OK Jazz est devenu  « l’Académie de la Musique Moderne Congolaise », où des musiciens de talent ont été formés avant de devenir des musiciens de session indépendants, de se lancer dans leur carrière solo ou de rejoindre d'autres groupes.

Lutumba Simaro Domanueno ( Simaro Masiya )

Lutumba Simaro Domanueno (également connu sous les noms Simaro Masiya et Le Poète) est un joueur accompli de guitare rythmique (mi-solo). Il a rejoint l'OK Jazz en 1961. Son talent était tel que sa façon de jouer la guitare est devenu un standard pour tous les musiciens. Après la mort de Franco en 1989 et avec la disparition de l'OK Jazz, Lutumba et certains de ses collègues ont créé en 1994 un nouveau groupe appelé Bana OK (les enfants de OK).Dans Bana OK, Lutumba a continué à être de chef de file et à jouer la guitare rythmique et mi-solo[2]. Voici comment il m'a décrit le rôle du joueur mi-solo dans le groupe OK Jazz et la façon dont il jouait avec Franco :

" Le rôle du mi-solo est de supporter le joueur de guitare solo ... j'ai arrêté de jouer la guitare rythmique et rejoint le joueur de guitare solo. C'est ainsi que j'ai intégré l'OK Jazz où j’ai innové ... aujourd'hui, dans plusieurs orchestres, le joueur de guitare rythmique doit jouer «à la Simaro» (dans le style de Simaro)."[3]

Elenga ‘Jimmy’ Zachary

Le guitariste Elenga Zachary, aussi connu sous le nom de «Jimmy», est originaire de la République centrafricaine. Il est arrivé à Kinshasa en 1950 et a été engagé comme musicien indépendant par les studios Opika, appartenant aux frères grecs Gabriel et Moussa Benathar. Jimmy possède un style unique à la guitare. Pendant deux ans (1950-1952), il a dominé la scène musicale du pays avec sa guitare hawaïenne.

Jean Bosco

Le guitariste et chanteur Jean Bosco Mwenda wa Bayeke a développé un style de guitare qui souligne à la fois la ligne mélodique et son accompagnement harmonique. Sa façon de jouer à la guitare est influencé par le style «vin de palme»qui était populaire le long de la côte ouest de l'Afrique, du Libéria au Cameroun. Même aujourd'hui, le style de Jean Bosco à la guitare est difficile à imiter pour la plupart des guitaristes. Jean Bosco appartient à la « Période des Troubadours » (1939-1953), durant laquelle la plupart des artistes chantaient en s’accompagnant de musique jouée sur des instruments traditionnels ou importés. La « Période des Troubadours » a coïncidé avec la période de «Brass Tradition » qui a mis fin à la période «Tango ya ba Wendo». Cette dernière a pris fin avec l'avènement de l'African Jazz et la création du premier orchestre congolais en 1953.

Lokassa ya Mbongo & Michelino

Cette catégorie de virtuoses musicaux ne serait pas complète sans inclure les joueurs de guitare suivant : Lokassa Kasia Denis (également connu sous le nom Lokassa ya Mbongo) et Mavatiku Visi Michel (aussi connu sous le sobriquet de Michelino). Alors que le premier se distingue comme un joueur de guitare rythmique par excellence, Michelino se distingue par ses compétences d'improvisation à la guitare. Les deux joueurs utilisent le réglage de guitare modifiée appelée «mi-compose» pour exprimer leur art. Par exemple,la participation de Michelino, sur l’album Lisanga ya ba Nganga (1983) où Franco et le chanteur Rochereau (Ta Bu Ley Pascal Richard, né Sinamoy Pascal) collabore pour la 1ère fois, ne sera jamais oublié. De même, le talent pour jouer n'importe quel style rythmique  sera toujours la marque de Lokassa ya Mbongo.

Joseph Athanase Tshamala Kabasele (Le Grand Kalle)

Plusieurs noms se démarquent dans la catégorie vocale d'une période à l'autre. Le nom de Kabasele Tshamala wa Nkongolo Bena Dipumba Joseph (1930-1983), également connu sous le nom de Kalle, Kallejeef, Grand Kallé ou Kalle de l’inspiration, est reconnu comme un géant de la musique congolaise à plus d'un titre. Il est le créateur d'un orchestre inspiré de la structure et de l'instrumentation des orchestres Cubains. En 1953, alors qu'il travaillait comme interprète free-lance au studio d'enregistrement Opika qu'il a rejoint en 1950, Kabasele a formé son premier groupe musical, appelé African Jazz, avec quelques collègues de studio. Ce chanteur multi- talentueux est aussi un arrangeur. Il est considéré comme l'organisateur de l’orchestre de fortune qui s’est produit lors de la réunion de la Table Ronde à Bruxelles, en Belgique, l'indépendance du Congo a été déclaré en 1960. Deux chansons qu'il a écrit pour l'occasion étaient «Indépendance Cha-Cha » et « Table Ronde ». Ces deux titres sont toujours joués dans les célébrations annuelles de l'indépendance du pays. Grand Kallé, comme il est respectueusement connu, sera toujours une icône de la musique congolaise - pour la qualité de sa voix, ses compétences en écriture sur des chansons telles que « Sofia » et « Para Fifi » et ses capacités de leadership.

Sam Mangwana

Les chanteurs congolais les plus doués ont fait partie de l'OK Jazz à un moment ou un autre. Parmi eux, Samuel Mangwana (également connu sous le nom de Sam Mangwana) est le pionnier qui a popularisé le style de l'interprétation des ballades en solo qui racontent une histoire, comme «Mabele», «Faute ya Commerçant» et «Ebale ya Zaïre», tous composés par Lutumba Simaro.

Djo Mpoyi

Après Mangwana, le chanteur Mpoyi Kanida Joseph (connu sous son nom de scène Djo Mpoyi) a rejoint l'OK Jazz et a continué la tradition de la ballade. Possédant une gamme vocale exceptionnelle et de qualité, Djo Mpoyi était un interprète talentueux. Son interprétation des chansons  «Kadima» et «Mbongo» (toutes deux composées par Lutumba) est mémorable. Sam et Mpoyi resteront dans la mémoire des Congolais pour leurs voix exceptionnelles et leurs talents d'interprétation.

Malage & Carlyto

Bien qu'ils ne soient pas restés longtemps dans le groupe OK Jazz, les chanteurs Lugendo Lutala-Malage Orphin et Lassa Ndombasi Charles (également connu sous le nom Carlyto) ont fortement influencé le groupe. Malage a interprété de façon mémorable la chanson «Testament ya Bowule » de Lutumba. La version de Malage a été enregistrée en live lors d'un festival de musique en Hollande et publiée sur CD. La version de Carlyto des chansons «Maya» et «Verre Cassé» (toutes deux composées par Lutumba) en duo avec feu Kabasele Yampanya wa ba Mulanga Jean-Baptiste (Pepe Kalle) sont très populaires en RDC.

Madilu

Madilu Bialu Jean de Dieu (1952-2009) est un autre grand chanteur qui a évolué au sein du groupe avec OK Jazz. Il est également connu sous les noms de Madilu System, Le Grand Pharaon, Ntotila dia Kongo, La Baleine et Le Grand Ninja. Madilu était l’élève de Franco et il ya des similitudes dans leurs façons de chanter. Après la mort de Franco en 1989, Madilu a quitté le groupe OK Jazz en 1994 pour poursuivre une carrière solo et accompagné de son propre groupe. L'influence du style de Franco est tellement reconnaissable dans le chant de Madilu, qu’il se surnommait «le fils spirituel de Franco». Madilu possédait un talent exceptionnel pour l'interprétation. Dans une interview accordée à Tabilulu Productions (New York), le compositeur Shiko Mawatu a déclaré que bien qu’il soit l’auteur des mélodies, c’est Madilu qui donne aux chansons leurs saveurs grâce à son interprétation unique et à la qualité de sa voix. Shiko Mawatu a composé des airs mémorables comme «Frère Edouard», «Vincent», « Ya Jean » et plusieurs autres chansons interprétées par Madilu. Le talent de Madilu imprègne toutes ses interprétations, de la mélodie aux choix des paroles. Il est une légende avec un talent de chanteur incomparable qui restera dans les mémoires.

Abeti Masikini

La danse est devenue un élément indispensable à la prestation sur scène des groupes de jeunes artistes. Avant cet engouement pour la danse, la plupart des artistes féminines congolaises (presque toutes) excellaient principalement comme chanteuses. Finant Elisabeth (plus connue sous le nom Abeti Masikini) était une chanteuse qui possédait un style vocal bien particulier. Abeti est une légende et restera dans l’histoire comme la seule chanteuse congolaise à s’être produite avec succès sur la célèbre scène de l'Olympia de Paris.

Les chanteuses suivantes sont aussi de grandes artistes de la musique congolaise (liste non exhaustive): Etisomba Lokinji Antoinette, Mboyo Moseka Marie-Claire (connue sous son nom de scène Mbilia Bel), Pongo Landu Alfride (connu sous le nom de Pongo Love) et la reine du Mutwashi, Muidikay Tshala Mwana Elisabeth (communément appelée Tshala Mwana).

Cet article a présenté quelques-unes des nombreuses légendes de la musique congolaise moderne. Ceux qui voudraient en savoir plus peuvent consulter le Dictionnaire des immortels de la musique congolaise moderne, un ouvrage de référence écrit par Jean-François Nimy Nzonga et publié en 2010.  Dans ce livre, l’auteur répertorie plus de 350 artistes qui ont contribué de façon significative au développement de la musique congolaise moderne, et plusieurs d’entre eux sont encore dans le métier. L'inclusion d’un artiste dans ce dictionnaire ne leur donne pas nécessairement le statut de légende. Cependant, le livre reconnait l’importante des artistes qui ont influencé la musique populaire de la nation congolaise, et constitue un outil précieux pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur le sujet.

Bibliographie :

Ewens, G. 1994. Congo Colossus: The Life and Legacy of Franco & OK

Jazz. Norwich: Buku Press.

Yako, P.D., L. Malangi & K. Djambulate (et al). 1985. Hommage à Grand Kalle. Kinshasa: Editions Lokole.

Tchebwa, M. 1996. Terre de la Chanson: La Musique Zairoise Hier et Aujourd’hui. Louvain-la-Neuve: Duculot.

Nzonga, JN. 2010. Dictionnaire des Immortels de la Musique Congolaise Moderne. Louvain-la-Neuve: Académie Bruylant.

 

[1] Interview avec Lutumba Simaro, à son domicile de Lingwala, Kinshasa, le 27 mai 2009.

[2] La guitare mi-solo se place entre la guitare de tête et la guitare rythmique.

[3] Interview avec Lutumba Simaro, à son domicile de Lingwala, Kinshasa, le 27 mai 2009.

 

Par Kazadi Wa Mukuna

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