L'industrie du disque en République démocratique du Congo

Par Léon Tsambu

Cet article, en dépit de son titre qui au final paraît  trompeur, n’a pas la prétention de présenter  un panorama  national de l’industrie du disque congolaise, car il n’aborde pas la situation à travers l’ensemble du territoire national.

Albums de l'artiste musicien Emeneya dans une maison de distribution © www.channel24.co.za
Albums de l'artiste musicien Emeneya dans une maison de distribution © www.channel24.co.za

L’ article tente alors de saisir les paramètres généraux de l’industrie du disque au Congo-Kinshasa en termes d’infrastructures du son et de l’image, de profil des investisseurs, de qualification des techniciens, de producteurs du disque, de marché de la musique enregistrée, mais aussi de pesanteurs et défis à relever sur les plans juridique, économique, sociologique.

Dans l’industrie du disque, les principaux intervenants sont les suivants :  au départ il y a l’artiste (ou le compositeur, ou le groupe musical, etc.) qui propose une œuvre ; le producteur enregistre l’œuvre et fabrique un prototype (un master) ; l’éditeur reproduit ce master sur des supports du commerce (disques en vinyle, disques compacts, cassettes, etc.) ; le distributeur démarche les points de vente, qui sont au contact du consommateur final. Certaines entreprises sont spécialisées dans une des phases de la chaîne, d’autres sont polyvalentes.

Pour mémoire, c’est à la faveur du génie grec et juif qu’a émergé dans les années 1940 à Léopoldville (Kinshasa actuel) cette industrie qui faisait que, jusque dans les années 1980, avant la débâcle de la Manufacture zaïroise du Disque (Mazadis) et de la Société phonographique et industrielle du Zaïre (Sophinza), la République démocratique du Congo exportait, en termes de supports (et d’ambiance), sa musique. Aujourd’hui, le paradoxe est criant : le pays importe sa propre musique en termes de CD, de supports vidéo considérés comme artefacts culturels usinés à Paris et soumis à l’imposition douanière avant d’être consommés par des citoyens congolais vivant sur le territoire national.

Le manque d’infrastructures, un obstacle à l’essor de l’industrie musicale congolaise

Au jour d’aujourd’hui, le paysage culturel congolais ne se prête pas à l’essor d’une industrie musicale compétitive. L’industrie du disque congolaise est tenue dans une large part par des particuliers. Kinshasa dispose de quelques studios pour l’enregistrement d’un disque dans les normes admises de par le monde.  Plus professionnels d’ailleurs, les studios privés se concentrent à Kinshasa : studio M’Eko Sound, studio N’Diaye, studio Vévé. Fait particulier, pourtant, la Cité de la Radiotélévision nationale congolaise (RTNC), située dans la capitale congolaise, concentre à elle seule 5 grands studios : PSPH,  Maximedias, SABAB, Zola Tempo, Souzy Kasseya, logés dans des conditions acoustiques professionnelles. Parmi les 5 se distingue le studio-école de la RTNC, soit le studio de l’Institut congolais de l’Audiovisuel (ICA) dont la vocation première est d’assurer la formation du personnel de la radiotélévision nationale. Mais aujourd’hui, l’ICA a ouvert ses services aux privés, non seulement en assurant des enregistrements commerciaux, mais aussi la formation technique pour qui que ce soit.

Techniquement, l’ensemble des ces studios audio, opérationnels dès les années 1990, ont opéré une transmutation vers le numérique. Ravagé par un incendie en 2008 et réhabilité en 2010, le studio M’Eko Sound, par exemple, travaille sur un format tout-numérique et que certains comme PSPH, Nouvelle Duplication (communément appelé studio N’Diaye) restent entre les deux signaux : numérique et analogique.

Les limites techniques de studios congolais sont telles  qu’ils ne sont pas toujours conçus pour la prise de son des instruments africains, travaillant sur la programmation des samples « computérisés » depuis l’Occident. « Comment enregistrer le tambour luba dont le batteur se déplace à tout moment ? »,  s’interroge Gaspard Love (animateur de téléréalité attaché au studio N’Diaye).

Rareté  de personnel qualifié et de formation continue pour les techniciens.

Les preneurs de son formés de manière classique ne courent pas la rue à Kinshasa et à travers le pays. La plupart sont au départ musiciens ou chanteurs, dont certains sont diplômés de l’Institut national des Arts (INA), techniciens électroniciens puis convertis en ingénieurs du son, ou venus de nulle part puis  formés sur le tas après avoir travaillé comme assistants de l’ingénieur principal. Comble de médiocrité, Gaspard  Love souligne qu’«ils ne sortent pas du pays pour un recyclage ».

Peut-être qu’à travers le studio de l’ICA, réhabilité grâce à la coopération française, et ouvert  à la clientèle extérieure, l’opportunité est-elle donnée aux techniciens de studios congolais  d’acquérir de la connaissance afin de perfectionner leur  talent naturel. Ainsi, conscient des besoins du pays dans le secteur du son, l’organisation belge Music Fund, en collaboration avec l’ingénieur Vincent Kenis, se propose d’implémenter un projet de formation des ingénieurs du son à Kinshasa. A ce titre, à l’instar de ce qui se réalise en Mozambique, Music Fund, d’après son Directeur général Lukas Pairon, enverra des experts et ingénieurs du son européens liés à des écoles pour assurer pendant deux années la formation des jeunes.

Le coût élevé d’investissement justifie l’absence d’une vraie industrie musicale au Congo

L’on déplore la frilosité des Congolais vis-à-vis de l’investissement dans l’industrie du disque. Comment peut se justifier l’absence de producteurs et distributeurs nationaux à poigne sur le marché de l’industrie du disque alors que si l’on parle  chiffres, pour le P-dg du studio PSPH, 60 000 $ suffisent pour investir dans un studio audio, et recommande de ne pas franchir ce seuil. Le déficit de rentabilité pourra-t-il se situer à la base de cette frilosité ? Les tarifs d’enregistrement dans les studios professionnels de Kinshasa varient entre 150 $ et 200 $ la séance de 8 heures. Pour un studio vidéo, Blaise ne N’samu  avance le chiffre de 100 000 $ comme capital d’investissement. Quant au coût de fabrication d’un vidéoclip classique, il peut se situer sur l’échelle de 2 000 $ à 2 5000 $. «  Au bout de la chaîne, note Blaise ne N’samu, peut-être ne vais-je percevoir que 25% de ce chiffre global car 75% seront déduits pour couvrir les charges logistiques : costumes, frais des techniciens, frais de voyages sur les sites de filmage, location des lumières dont le studio PSPH ne dispose pas. » Il  a  par ailleurs cité en exemple le chanteur gospel Mike Kalambay parmi ceux qui misent beaucoup sur la construction de leur image de marque à travers les vidéoclips.

Des labels étrangers investissent dans l’industrie du disque au Congo

Après la disparition des labels congolais tels Parions, Don Dass, Molende Kwi Kwi… à la suite de la faillite des usines de Mazadis, de Sophinza (Franco) et d’Izason (Verckys) à peine créée en 1984, et dans la transition du vinyle au CD, la production phonographique  nationale a sombré dans la léthargie au cours des années 1980. Des labels étrangers spécialisés dans les musiques africaines et caribéenne ont pris la relève à compter de Sonodisc/Next Music et de Sonima (France). D’autres encore, typiquement africains trouveront dans la musique du Congo-Kinshasa la poule aux œufs d’or : Syllart Productions, les Ets N’Diaye (Sénégal); Anytha Ngapy Production, Tamaris et IAD (Congo-Brazzaville) ; Simon Music S.I.P.E., JPS Productions (Cameroun).  Les Congolais Clarys Music, B. Mas Production, Baby Production, Alamoule, Socrate Music … n’ont pas pu faire contrepoids aux étrangers qui reviennent en force avec le label sénégalais Fula Ngenge (depuis Brazzaville), et Obouo Music autour de Fally Ipupa et de JB Mpiana par exemple.

 A ce jour, seul le label Diego Music tient depuis Paris l’oriflamme de la production musicale congolaise, à côté des labels tels Kin-Express Productions pour les variétés religieuses qui peinent encore à séduire les labels étrangers. Devant ce déficit, des vedettes comme Félix Wazekwa et Koffi Olomide se sont lancés dans l’autoproduction. 50.000 dollars ont constitué le montant de base à la FOWA (Fondation Wazekwa) pour autoproduire localement son CD Adamu na Eva, sans compter les frais de clips, et ceux du mastering et de la duplication de supports réalisés respectivement en France et en Allemagne.

Par ailleurs, les entrepreneurs de spectacle qui  ont déserté le métier ont été remplacés par les sponsors, à savoir les brasseries, et dans une moindre mesure les sociétés des télécommunications, qui, tout en n’ayant pas cette activité dans leur raison sociale, organisent des concerts de plein air (les salles appropriées n’existent pas) en assurant aux vedettes, scène (chapiteau), équipement, cachet et sécurité. 

L’Etat congolais est absent dans la production et la promotion des œuvres phonographiques.

Outre que le Fonds de Promotion culturelle (FPC) n’arrive pas à promouvoir une culture citoyenne, l’environnement juridique ne protège pas les entrepreneurs culturels, et les artistes nationaux à qui l’Etat, dans un élan de mécénat public, a fait miroiter une industrie du disque de 2 millions de dollars restés dans les caisses du Trésor public. Les éditeurs de musique travaillent dans un contexte austère et maffieux de surtaxation. L’ancienne Société nationale d’Editeurs, Compositeurs et Auteurs (SONECA), liquidée au profit de la Société congolaise de Droits d’auteurs et Droits voisins (SOCODA), devrait  recouvrer auprès de la radiotélévision nationale une créance de l’ordre de 22 049 990.361 $  sur 20 ans (1982-2002) d’exploitation  gratuite du répertoire musical protégé. L’explosion des chaînes de radio et de télévision privées sur le territoire national depuis 1990 invite à revoir ce chiffre à la hausse.

La piraterie constitue un manque à gagner pour les artistes

La piraterie reste entretenue par l’absence de répression douanière aux frontières et policière à l’intérieur du territoire national. Des supports MP4 contrefaits en provenance principalement de  la Chine se vendent côte-à-côte avec les supports licites. Il suffit d’un CD et d’un DVD  neufs expédiés en Chine pour que revienne un container des supports pirates à Kinshasa. « La piraterie la plus redoutable, selon le secrétaire adjoint  de la Corporation des Producteurs, Editeurs et Disquaires de Musique (Copedim), est celle qui s’appuie sur les logiciels MP3 et MP4, car ils permettent d’enregistrer sur un même support toute la collection de Koffi Olomide ou du groupe Zaïko Langa Langa. »

 Le marché de la musique enregistrée sous forme de tonalités d’attente téléphoniques contrôlé  par les  multinationales des télécommunications qui les proposent à leurs abonnés, à 0.30$/mois par exemple, sans reverser légalement des droits d’auteur, contribue à fossoyer l’industrie du disque congolaise. « Les auteurs qui découvrent la fraude vont se plaindre sur place et reçoivent une contrepartie », rapporte Socrate Mbaki, vice-président national de la Copedim. La production locale des supports et la couverture du marché intérieur, aussi via le réseau Internet, réduiraient le prix des supports de 25$ (double CD), 20 -15$ (coffret CD/ livret, DVD),  ou 5 $  CD ou DVD simple) à 1$ afin de booster la consommation nationale.

En guise de conclusion, L’Etat devra lutter contre la concentration de l’industrie dans la seule ville capitale au point d’obliger les provinces de toujours courir vers Kinshasa. L’Etat se doit de décentraliser la culture et d’aider à implanter un environnement juridique et économique favorable à l’éclosion d’une vraie industrie musicale qui va profiter aux artistes et à l’Etat lui même.


Références :
Wikipedia
Music Fund, www.musicfund.eu
Entretien avec Gaspard Love (animateur de téléréalité attaché au studio N’Diaye).
Entre avec Blaise ne N’samu (P-dg du studio PSPH)

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