Accra, un hub pour musiciens francophones
Par Oualid Khelifi
Surplombant les falaises du quartier de Jamestown, le marché des arts est un coin touristique dans la capitale ghanéenne Accra. Bourdonnant des martèlements des artisans façonnant leurs instruments, les visiteurs se baladent parmi les lignes de djembés, de tamas et de balafons traditionnels en vente.
- Membre de El Foukr R’Assembly
Alors que les marchands locaux détiennent toujours la part du lion au niveau des activités économiques de l’espace, de jeunes artisans de pays voisins viennent de plus en plus s’installer dans plusieurs coins du marché, particulièrement là où sont fabriqués les instruments de musique. Pour quelques-uns, ils sont là depuis trois ans, pour d’autres, ils viennent tout juste d’arriver. La plupart ne sont pourtant pas venu sur la côte ghanéenne pour faire des instruments mais pour faire de la musique.
Adama Diarra, 24 ans, est l’un d’entre eux. Né et élevé au sein d’une large famille de griots au Burkina Faso, le flutiste de fula a lutté pour se faire un nom en tant que musicien et en conséquence à vivre de sa passion dans son pays d’origine. Oscillant pendant des années entre la capitale burkinabé, Ouagadougou et le hub musical du Sahel Bobo-Dioulasso (au sud-ouest de la nation francophone enclavée), Adama devint de plus en plus frustré face au paradoxe d’un contexte de racines riches musicalement mais une scène quasi inexistante.
L’autre grief partagé avec d’autres musiciens du marché de l’art provenant de Côte d’Ivoire, du Togo, du Bénin allant jusqu’au Cameroun : le trop peu d’opportunités chez eux pour la world music moderne. Que faire ? Un aller simple pour le Ghana malgré l’incapacité de parler l’anglais ou toute autre langue locale. Comment ? Le bouche à oreille dit qu’une communauté de musiciens ouest africains se forme à Accra où beaucoup ont pu se faire un nom.
Est-ce vrai? Presque un an après son arrivée, Adama est passé de l’excitation initiale à un enthousiasme plus modéré. Il reconnaît que le Ghana a été son expérience musicale la plus dynamique. Même s’il est maintenant dans l’artisanat, le groupe francophone du marché des arts n’est non seulement fier d’avoir fait quelques concerts par an, mais aussi d’avoir appris des bases d’anglais, outil vital pour percer dans la production globale de musique d’après eux.
Se remémorant ses premiers jours à Jamestown, Adama décrit à quel point il était plein d’espoir à l’été 2014. En moins d’une semaine et seulement doté de quelques mots en anglais, il a fait sa première apparence sur la grande scène du plus grand festival d’arts de rue en Afrique de l’Ouest, Chale Wote. Accompagnant à la calebasse son cousin éloigné Siaka Diarra, venu au Ghana quelques années auparavant, Adama a eu son premier accès à la scène.
Peu de temps après, Adama et d’autres découvrirent qu’un groupe de musiciens burkinabés étaient basés en dehors d’un village de pêcheurs à Kokrobite, à peine 30km à l’Ouest d’Accra. « J’ai passé quasiment tous mes weekends à Kokrobite durant six mois. Je joue parfois avec mes gars et d’autres fois je joue gratuitement » il expliqua.
Avec une audience variée se rendant aux concerts au bar situé sur la plage Big Milly’s, chaque samedi, Adama a savamment tissé son réseau. « Je prends l’opportunité de montrer ce que je peux faire avec ma flûte-fula, les percussions et même le balafon. J’ai rencontré beaucoup d’artistes et de producteurs, africains comme occidentaux » ajoute celui-ci.
En effet, c’est sur cette même scène de la plage qu’il rencontra El Foukr R’Assembly, un groupe algérien né l’année dernière. Après avoir enregistré leur premier album avec des musiciens algériens, touaregs et haoussas, vivant aux alentours du sud du pays nord-africain, le groupe a réussi à organiser une campagne de levée de fonds pour passer un mois au Ghana. A travers la musique et un documentaire, ce projet à long terme veut promouvoir l’identité africaine du Maghreb et créer des ponts indépendants entre la jeunesse des deux côtés du Sahara. Leur premier album et film s’appellent Look South.
« Comme d’habitude j’étais à Kokrobite le weekend. Un samedi soir, un son frais m’est venu aux oreilles, ça semblait comme le Maghreb, comme le Sahel mais j’y ai senti un groove ouest africain. Je couru sur scène et je me tins debout sur le côté avec ma flûte jusqu’à ce qu’on m’invite à jouer avec eux » dit Adama, se remémorant avec joie sa première rencontre avec le groupe El Foukr R’Assembly.
Deux jours plus tard, il était au studio où l’équipe de production algérienne en visite enregistrait son deuxième album avec trois artistes ghanéens locaux.
« On s’est entendu sur le coup », dit-il. « Etre exposé à de jeunes artistes maghrébins d’un côté et des musiciens expérimentés de Highlife de l’autre m’a donné la chance de contribuer à un mélange africain déjà très riche et original…. Cela m’a aussi rassuré sur le fait d’être venu au Ghana…. Les algériens ont dû venir ici et pas autre part pour une raison. »
De retour au marché des arts d’Accra où il continue de vivre et travailler en tant qu’artisan, Adama a rejoint un projet d’Afro-fusion dont les membres sont des musiciens de Highlife à l’ancienne cherchant à redonner vie à leur carrière et percer sur la scène grâce à un son expérimental. La flûte-fula d’Adama fait partie intégrante de ce projet musical. Il est aussi parvenu à inclure dans le projet Franco, un jeune percussionniste burkinabé et aussi habitant du marché des arts.
Pendant ce temps, la vie semble sourire une fois de plus à Adama au cours de ces derniers mois. En plus d’avoir son instrument à vent et ses chants figurer au sein de deux morceau du nouvel album d’El Foukr R’Assembly, une partie du film documentaire racontant l’histoire du groupe algérien au Ghana sera dédié à lui. Tourné plus tôt cette année et comprenant un duo de performance de flûte-fula et de Gnawa-guembri, la débrouillardise d’Adama et son talent musical seront montré dans le film dont la sortie est prévue pour fin 2015.
« Je rêve déjà de faire des tournées en Afrique du Nord et ailleurs sur le continent et le monde… Je suis conscient que cela n’arrivera pas du jour au lendemain mais je suis convaincu que ces récentes rencontres ghanéennes m’emmèneront quelque part. »
Accra n’est peut-être pas l’endroit le plus palpitant au monde pour un musicien, il ajouta, « mais ça marche pour moi. La famille et la maison sont à 24 heures de bus jusqu’à la frontière… c’est financièrement très difficile pour chacun de nous vivant au marché des arts, mais je suis jeune et assez déterminé pour pleinement profiter d’ici. L’idée est de saisir des opportunités à chaque occasion possible. »
Une illusion ? Pas forcément. Alors qu’il va sans dire qu’il n’est jamais garanti de percer sur une scène artistique, les entreprises musicales effectuées à Accra par des artistes africains francophones sont de plus en plus communes. Le Ghana-Benin jazz Project en est l’illustration. Après des performances dans les temples du jazz à Accra tels que le +233, le joueur de basse Manou Falla et le batteur Josephat Honou deviennent des visages familiers de la scène locale de jazz.
Le suivant pourrait bien être Adama !
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