
Continuadores - le rêve de Samora Machel
Formé à Maputo il y a un an par Ailton Jose Matavela alias TRKZ (prononcé Tricks), le plus jeune, pianiste, guitariste et chanteur à la voix impressionnante, et par Tiago Correia Paulo, l’aîné, guitariste et batteur, membre du groupe de rap disparu Tumi and the Volume et de deux formations pop expérimentales (340 ML et A millions Things), le duo Continuadores crée un projet onirique, Os filhos do Mar (les fils de la mer). Cette création entre pop expérimentale, rap, électro, chant lyrique et vidéo a été réalisée en 2018 à l’occasion d’une résidence au centre culturel franco-mozambicain de Maputo. Le duo sera révélé internationalement à l’occasion du salon professionnel Atlantic Music Expo au Cap-Vert et au festival Sakifo à la Réunion au cours de l’année 2019.
Rencontrée aux Trans Musicales 2019 à Rennes (France), par notre envoyée spéciale Sylvie Clerfeuille, la formation mozambicaine est revenue dans cette interview exclusive, sur quelques moments forts de son parcours.
- Continuadores (Photo) : blackmajor.co.za
SC : Bonjour Tiago, bonjour TRKZ, pouvez-vous évoquer vos parcours personnels avant votre rencontre.
Tiago : J’ai grandi à Maputo, et au milieu des années 90 je suis allé à Johannesburg pour étudier l’économie et la comptabilité. Je n’étais pas du tout dans la musique. J’ai commencé à jouer de la guitare et écrire des chansons avec des amis du pays pour recréer un peu de l’atmosphère de Maputo en Afrique du Sud. C’était le groupe 340ML qui est devenu très populaire par hasard. J’ai alors décidé de devenir musicien et j’ai formé un autre groupe qui a commencé à tourner en France, Tumi and the Volume, et j’ai eu l’idée de créer mon propre studio, d’écrire des chansons et de travailler avec d’autres artistes.
J’ai été impliqué dans des tas de projets et dans différents albums. L’idée du duo Continuadores est juste une extension de toutes les choses que je fais. Le premier projet était de revenir à Maputo, d’y construire un projet, de retrouver l’énergie du pays, L’histoire du Mozambique est une histoire d’émigration. Nous partons tous mais selon moi, nous pouvons aller n’importe où mais il faut toujours revenir dans sa ville natale. Je voulais rentrer au pays, retrouver cette atmosphère urbaine de Maputo et faire de la musique chez moi tout en y apportant quelque chose de différent. Mais de faire partie de cette scène-là.
TRKZ : J’ai commencé à faire du rap au lycée avec des copains et surtout à écrire des textes et à enregistrer car je voulais raconter des histoires et que les gens comprennent ce que je pensais. J’ai enregistré un premier album en 2010, Os filhos de terra (les fils de terre) puis je suis partie à l’université où j’ai terminé des études de psycho et j’ai pris des cours de musique dans un collectif, guitare et basse, je faisais du chant comme baryton dans une dans la chorale.
J’ai commencé à prendre confiance en moi et à montrer mon talent sur scène. J’ai enregistré différents styles de musique, chant lyrique, musique classique, j’ai pu ainsi renforcer mes capacités vocales. J’ai sorti un album solo appelé Story tellers (conteurs d’histoires) ce qui m’a permis de développer mes capacités de producteur, de collecter des instruments et d’essayer d’en jouer, d’utiliser des samples et surtout d’en créer, tout cela a contribué à façonner mon son personnel. Continuadores est mon premier projet collaboratif.
SC : Vous vous êtes rencontrés à Maputo et avez créé ce duo que vous avez nommé Continuadores qui fait référence à un projet monté par le premier président du Mozambique, Samora Machel disparu mystérieusement dans un accident d’avion. Comment est venu ce projet et pourquoi avoir choisi ce nom ?
Tiago : Nous nous sommes rencontrés de façon très informelle, il y a 3 ans, dans une fête sur un rooftop de Maputo. À cette époque, je me rendais ponctuellement à Maputo pour un spectacle ou pour rendre visite à mes parents. Je faisais quelques projets de films. Nous avons parlé de la musique que nous aimions, avons décidé de nous revoir et voilà. J’aimais ce qu’il faisait, nous sommes tous les deux très curieux, nous aimons mélanger les choses, nous avons d’abord décidé de collaborer sans projet véritable, nous avons commencé à faire des chansons, et je pense que quand l’idée est venue de monter un spectacle, nous ne voulions pas en faire une chose personnalisée genre Tiago et TRKZ mais plutôt de participer à un mouvement.
Nous avons choisi ce nom pour parler de notre culture, de la tradition, et parce que les gens avaient oublié cette idée d’énergie de la jeunesse, de révolution, cette culture militante, cette idée de communion. Samora Machel avait ce rêve de réunir les gens dans l’idée de construire une nouvelle nation tout de suite après l’indépendance en 1975 et d’en faire prendre conscience aux enfants dès leur plus jeune âge, d’être unis par la langue, d’être dans un pays où ils ont besoin d’étudier, de devenir plus forts. Lui et ses amis se sont battus pour cela.
TRKZ : Tout dans notre musique essaie de rendre les gens conscients mais nous essayons de le faire d’une manière plus poétique, d’utiliser des images et des musiques qui représentent cette idée. Pas de façon brutale, directe. Tout ce qui est plus poétique, vous transmet un certain sentiment, le rêve de l’avenir du Mozambique, celui de Samora Machel. La musique exprime cette idée d’ouvrir une porte, de découvrir un monde où les sentiments se mêlent, la tristesse, le bonheur, ce n’est pas une ligne droite, il faut prendre tout cela et utiliser votre imagination pour exprimer un sentiment différent.
SC : Pourquoi les fils de la mer ?
Tiago : C’était un thème lancé par l’institut français de Maputo et nous trouvions l’idée intéressante. Nous avons commencé à réfléchir à l’océan, aux histoires de la mer, à l’idée que la vie a commencé, dans la mer, beaucoup d’espèces ne voient pas la lumière du soleil, certains d’entre eux, il faut quelques générations pour atteindre le rivage, les créatures rampantes, il y a aussi beaucoup d’histoire de nombreux esclaves qui sont morts dans l’océan.
L’océan, c’est un peu cette idée de révolution, ce mouvement perpétuel, cette idée d’être dans l’obscurité, au fond de l’océan pour aller vers la lumière, cette idée de transition, cette idée que les choses doivent bouger. Je pense que l’océan est très différent de la terre, de l’herbe, l’océan n’est pas notre milieu naturel. Nous venons à l’océan, nous sommes toujours en mouvement, d’un endroit à l’autre, même si nous sommes des poissons et que nous voulons devenir des êtres humains.
SC : Votre voix TRKZ, fait le lien entre la vidéo, les machines, les sonorités électro et prend des tonalités presque surnaturelles, futuristes, et transmet cette idée de rêve, d’imaginaire, comment travaillez-vous votre technique vocale ?
TRKZ : Je le dois aux leçons de chant lyrique et aux différents ateliers dans lesquels je me suis formé. J’ai été habitué à chanter sans nécessairement utiliser un micro, en m’appuyant sur une base acoustique, j’ai pu utiliser toutes ces techniques que j’ai expérimentées toutes ces années, j’ai pu grâce à ce projet faire ressortir le meilleur de ce potentiel et ça me rend très heureux.
SC : Parlons du Mozambique, de ce pays que vous montrez à travers des écrans, écrans sonores, écrans vidéo et qui s’achève par des images d’archives montrant Samora Machel faisant son discours à la nation récemment libérée du pouvoir de Salazar. Quel pays voulez-vous montrer ?
Tiago : Le pays est exprimé à travers des contrastes, entre la lumière et l’ombre, il y a des éléments très agressifs, des images et des sons violents comme une femme qui se pend, des chiens, un cheval, des sons de bombes, mais aussi des voix très romantiques, très douces. Il y a de la lumière dans l’ombre, nous avons eu une année difficile, face aux cyclones dévastateurs, à la crise militaire, des problèmes que nous pensions avoir résolus il y a deux décennies mais nous sommes toujours là , toujours confrontés aux mêmes problèmes. Le pape est venu, beaucoup de choses se sont passé au Mozambique cette année, c’est fou, tout cela pour rien, nous nous retrouvons encore à zéro, c’est plutôt frustrant si nous essayons de nous exprimer politiquement. Il y a tellement de choses dont je ne veux pas faire partie.
TRKZ : Ce spectacle est fait de collages d’images et de sons. Quand tu fermes les yeux, tu vois une rose, un bateau, des images, une toile mentale d’idées, de visions, des trucs au hasard, qui te sautent à la tête, comme une télévision cassée, tu entends des sons qui évoquent la tristesse ou la nostalgie. C’est pour montrer comment la perception du passé affecte votre présent et vous pousse vers le futur. nous jouons avec cette idée de mémoire, à faire surgir des choses qui sont bloquées en vous
SC : L’art peut-il participer à la construction de cet avenir ?
Tiago : Je crois vraiment qu’il peut mais pas directement, indirectement, en termes d’ouverture des esprits et des cœurs. Il peut aider les jeunes à penser que vivre ce n’est pas seulement aller à l’école, trouver un emploi et se marier. Les gens doivent commencer à suivre leurs rêves et faire quelque chose qui les rend libres. Pour nos prochains spectacles, je veux impliquer des artistes et leur commander des dessins afin de construire une vision mozambicaine ensemble et faire des workshops pour les enfants.
SC : Quelle est la prochaine étape ?
Tiago : Retourner au pays et enregistrer un disque en recherchant le soutien d’un label.
Related articles









Comments
Log in or register to post comments