Entretien avec Abel Nazer, cofondateur de Thémelia : les nouveaux enjeux de l’édition musicale
13 Juin 2026 - 15:04
Alors que les musiques ouest-africaines poursuivent leur expansion sur les marchés internationaux, les questions liées à l’édition musicale, à la gestion des droits et à la structuration des carrières deviennent plus que jamais stratégiques. Cofondateur de Thémelia, structure spécialisée dans l’édition musicale et le développement de catalogues entre l’Afrique et l’international, Abel Nazer, défend une vision exigeante de l’accompagnement des créateurs. Dans cet entretien, il revient sur les mutations de l’industrie musicale africaine, les défis liés à la valorisation des œuvres et les leviers qui permettront aux artistes, auteurs et compositeurs du continent de mieux tirer parti de leur potentiel
Bonjour Abel, vous êtes cofondateur de Thémelia, une structure qui se positionne entre édition musicale, accompagnement artistique et stratégie internationale. Avant d’entrer dans le détail, comment vous définissez aujourd’hui votre rôle dans l’écosystème ? Vous êtes plutôt un facilitateur, un développeur de carrière ou un acteur business ?
Aujourd’hui, je ne me définis pas uniquement comme un facilitateur, un développeur de carrière ou un acteur business. Ces dimensions existent, mais elles s’inscrivent dans une logique plus structurante : celle de l’éditeur moderne. Chez Thémelia, notre cœur de métier reste l’édition musicale, c’est-à-dire la gestion, la valorisation et la protection des œuvres. C’est notre socle, avec une exigence particulière sur des territoires comme l’Afrique, où les enjeux de structuration restent encore déterminants.
Mais une œuvre ne vit pas uniquement par sa gestion. Elle vit par sa circulation et par les écosystèmes qui la portent. C’est pourquoi nous jouons aussi un rôle d’interface : nous créons des connexions entre artistes, producteurs, labels et marchés internationaux. Nous accompagnons également les auteurs et compositeurs dans la durée, dans une logique de développement de carrière, et non de simple projet ponctuel.
Enfin, nous intervenons comme acteur de création de valeur, à travers les synchronisations, les placements et les stratégies de diffusion internationale. Au fond, notre rôle est celui de bâtisseurs : structurer les œuvres, accompagner les trajectoires et faire circuler la musique, tout en garantissant une rémunération juste pour ceux qui la créent.
Thémelia revendique une approche globale, tout en mettant en avant les talents ouest-africains. Est-ce que vous construisez une plateforme africaine ou un acteur international avec une sensibilité africaine ? Est-ce que Paris est un choix stratégique ou une contrainte du marché ? Vous parlez de “nouvelle vague de l’édition musicale africaine”. Qu’est-ce qui justifie ce terme aujourd’hui ?
La question ne se pose plus vraiment en termes d’opposition. Aujourd’hui, nous construisons un acteur international avec une sensibilité africaine pleinement assumée. L’Afrique, et en particulier l’Afrique de l’Ouest, est au cœur de notre démarche. C’est un territoire extrêmement dynamique, porté par une énergie créative forte et des talents que nous accompagnons, comme Dopelym. Nous travaillons également sur des catalogues tels que ceux de Paulo Chakal, Himra, Kweku Smoke ou Salima Chica. Mais notre ambition dépasse largement ce cadre régional : il s’agit de faire circuler ces œuvres à l’échelle internationale, avec des standards d’exploitation équivalents à ceux des grands catalogues mondiaux.
Le choix de Paris est stratégique. C’est un hub majeur de l’industrie musicale, un point de connexion entre l’Afrique, l’Europe et les autres marchés. Cela nous donne accès à des partenaires, des opportunités et des structures clés, tout en maintenant un lien direct avec les scènes africaines. C’est aussi un levier pour contourner certaines limites opérationnelles liées aux organismes de gestion collective sur le continent.
Quand on parle de “nouvelle vague de l’édition musicale africaine”, ce n’est pas un effet de langage. Il y a une vraie bascule en cours : une prise de conscience progressive de la valeur des droits par les auteurs, compositeurs et producteurs. Ce qui change aussi, c’est le niveau d’exigence. L’édition devient centrale dans les trajectoires artistiques et dans la structuration des revenus. Elle n’est plus périphérique.
Cette dynamique est portée par une génération plus connectée, plus informée, plus ambitieuse. Chez Thémelia, notre rôle est d’y contribuer de manière structurante, en apportant une approche rigoureuse, inspirée des standards internationaux mais adaptée aux réalités locales.
Vous insistez beaucoup sur les enjeux administratifs et financiers. Sur le terrain, qu’est-ce qui manque concrètement aux artistes et compositeurs ? Est-ce un problème de formation, d’accès à l’information ou de mentalité ? À quel moment un artiste commence -t-il réellement à perdre de la valeur faute d’encadrement ?
C’est un mélange des trois : formation, accès à l’information et parfois mentalité. Beaucoup d’artistes et de compositeurs ne savent pas comment fonctionnent leurs droits, comment déclarer leurs œuvres ou même pourquoi il est crucial de le faire. Et derrière, il n’existe pas toujours des structures suffisamment solides pour les accompagner.
Chez Thémelia, nous insistons beaucoup sur ces aspects parce que c’est précisément là que se joue la perte de valeur. Un artiste commence à perdre de la valeur dès lors que sa musique sort sans être correctement encadrée : œuvres non déclarées, splits imprécis, absence de suivi... À partir de ce moment-là, il génère de l’argent sans forcément le percevoir.
Une grande partie de la valeur que nous apportons réside dans la formation et la transparence. Nous prenons le temps d’expliquer des notions parfois perçues comme techniques — droits, splits, déclarations des œuvres — parce qu’un créateur qui comprend son environnement prend de meilleures décisions. Un bon titre mal structuré représente de la valeur perdue, et à l’échelle d’une carrière cela peut être considérable.
L’édition musicale reste encore floue pour beaucoup d’artistes. Quelle est la confusion la plus fréquente que vous observez ? Est-ce que certains artistes signent sans comprendre ce qu’ils cèdent ? Dans votre modèle, où se joue aujourd’hui le vrai levier économique : le publishing ou le label ?
La confusion la plus fréquente, c’est que beaucoup d’artistes mélangent tout : le label, l’édition, le management… alors que ce sont des métiers complètement différents. L’erreur classique consiste à penser que tout se joue sur le master, alors qu’en réalité l’œuvre elle-même, donc le publishing, est tout aussi stratégique, voire davantage sur le long terme.
Et oui, aujourd’hui encore, certains artistes signent sans vraiment comprendre ce qu’ils cèdent. Pas forcément par négligence, mais souvent par manque d’accompagnement ou d’explication. Ils avancent vite, la musique sort, et les questions administratives passent au second plan. C’est précisément là que nous intervenons chez Thémelia : apporter de la clarté, expliquer, structurer et nous assurer que chaque décision soit comprise.
Sur le plan économique, le véritable levier se situe aujourd’hui dans le publishing. Le master peut générer des revenus rapides, mais l’édition construit une valeur durable. Nous n’opposons pas les deux. Nous pensons qu’un artiste solide est un artiste qui maîtrise ces deux dimensions. Mais il est évident que l’édition demeure encore largement sous-exploitée et qu’elle représente aujourd’hui un potentiel considérable.
Vous mettez en avant la connexion entre compositeurs à l’échelle mondiale. Est-ce que ces connexions débouchent réellement sur des placements concrets ? Pouvez-vous nous donner un exemple de trajectoire réussie ? Est-ce qu’un beatmaker basé à Abidjan peut aujourd’hui, via ce type de structure, rivaliser à l’international ?
Aujourd’hui, grâce aux writing camps et aux sessions que nous organisons, ces connexions débouchent sur des opportunités concrètes. Mais cela ne se fait pas automatiquement : il faut organiser, suivre et transformer ces rencontres en véritables projets.
Chez Thémelia, nous le faisons déjà avec des artistes comme Himra, Bilouki, Hulk Van JMF ou plus récemment Dopelym. Nous créons les connexions, puis nous encadrons les sessions, structurons les collaborations et nous assurons que les œuvres trouvent une véritable trajectoire. Nous sommes encore dans une phase de développement, et notre objectif est clair : multiplier les placements et construire des catalogues solides. Le travail réalisé sur des univers comme ceux de Kweku Smoke, Paulo Chakal ou Salima Chica nous permet déjà d’être crédibles et d’ouvrir des portes concrètes.
Et oui, aujourd’hui, un beatmaker basé à Abidjan peut totalement rivaliser à l’international. Le véritable enjeu n’est plus le talent. Il réside dans l’accès aux réseaux, la structuration et l’accompagnement. C’est précisément là que Thémelia intervient : créer le lien entre l’Afrique et l’international à travers un cadre professionnel et une réelle capacité d’exécution.
Vous travaillez avec des profils assez variés. Qu’est-ce qui fait la différence aujourd’hui pour que vous décidiez d’accompagner un talent ? Vous cherchez un son, une personnalité ou une vision ? Existe-t-il déjà, selon vous, une signature sonore ouest-africaine identifiable à l’international ?
Aujourd’hui, ce qui fait la différence pour nous, ce n’est pas uniquement le son. Le talent est partout. Nous recherchons avant tout une vision et une capacité à s’inscrire dans la durée. Nous cherchons des artistes ou des compositeurs qui comprennent qu’ils construisent une trajectoire et non simplement une succession de sorties. Nous attachons également une grande importance à l’environnement humain et professionnel dans lequel ils évoluent.
La personnalité compte, car nous travaillons sur le long terme. Il doit exister une cohérence humaine autant qu’artistique. Chez Thémelia, nous ne signons pas simplement des profils, nous construisons des parcours. Concernant la signature ouest-africaine, je ne dirais pas qu’il n’en existe qu’une seule. Il existe plutôt plusieurs identités très fortes.
Chaque scène, chaque pays et chaque courant possède sa propre couleur. Que l’on parle de la drill malienne ou ivoirienne, du rap en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou encore des nouvelles scènes émergentes au Gabon, nous sommes face à des identités musicales très affirmées. Cette richesse se retrouve dans les rythmiques, les mélodies, les langues et les influences culturelles. C’est précisément cette diversité qui permet aujourd’hui à ces musiques de s’exporter de plus en plus.
Le véritable défi n’est donc plus d’exister, mais de structurer ces identités afin qu’elles puissent s’imposer durablement à l’échelle internationale. C’est également sur ce terrain que nous souhaitons agir.
Est-ce qu’un compositeur africain peut vivre uniquement de ses droits aujourd’hui ? Si non, à partir de quel seuil ou de quel type de placement cela devient-il viable ? Quels sont aujourd’hui les revenus les plus structurants dans votre activité ?
Aujourd’hui, il reste difficile pour un compositeur africain de vivre exclusivement de ses droits, mais ce n’est plus impossible. Il faut également comprendre que les revenus des compositeurs africains reposent souvent sur plusieurs sources. En plus des revenus liés à l’édition, beaucoup perçoivent des rémunérations directes liées au master : production, mixage, mastering ou prestations techniques diverses.
Ces revenus peuvent être importants, mais ils restent souvent ponctuels. La véritable viabilité apparaît lorsqu’il existe une récurrence : plusieurs placements solides, une exploitation internationale et surtout une gestion efficace des droits par les organismes de gestion collective. Un seul succès ne suffit généralement pas. C’est la régularité qui construit une stabilité durable.
Aujourd’hui, dans notre activité, les revenus les plus structurants proviennent d’abord du travail éditorial : accompagnement contractuel, structuration de catalogues, création de labels ou de maisons d’édition, accès aux dispositifs de financement. C’est ce qui permet de bâtir des bases solides. Viennent ensuite les droits d’auteur, qui constituent un actif essentiel parce qu’ils créent de la valeur dans le temps. Ces revenus proviennent notamment du streaming, de la radio, des concerts et de la télévision.
Dans les deals que vous observez, qui détient réellement le pouvoir aujourd’hui ? Est-ce que les artistes africains sont encore trop souvent en position de faiblesse ? Avez-vous déjà refusé des opportunités parce qu’elles n’étaient pas équilibrées ?
La musique africaine est aujourd’hui de plus en plus écoutée à l’échelle mondiale, portée par des genres comme l’Afrobeats ou l’Amapiano côté anglophone, mais aussi par le rap et la variété sur la partie francophone. L’adoption massive des plateformes de streaming, combinée à la force des diasporas dans la promotion des œuvres, change clairement le rapport de force. Les artistes africains sont de moins en moins en position de faiblesse, parce qu’ils disposent désormais de données, de visibilité et d’une capacité à créer de la demande sans dépendre uniquement des circuits traditionnels.
Maintenant, il faut rester lucide : le pouvoir est encore souvent du côté de ceux qui structurent, financent et exploitent. D’où l’importance, pour les artistes et compositeurs, d’être bien accompagnés.
De notre côté, chez Thémelia, nous n’avons pas encore été confrontés à des offres déséquilibrées, mais notre position est très claire : nous n’hésiterons jamais à refuser une opportunité si elle ne respecte pas nos valeurs de travail ainsi que celles des artistes et des compositeurs. Notre rôle, c’est aussi cela : défendre leurs intérêts, poser un cadre sain et s’assurer que chaque collaboration soit équilibrée. Parce qu’aujourd’hui, l’enjeu n’est plus seulement d’accéder à des opportunités, mais de choisir les bonnes, celles qui permettent de construire sur le long terme, avec respect et exigence.
Où souhaitez-vous emmener Thémelia dans les prochaines années ? Pensez-vous qu’un acteur africain peut concurrencer les structures internationales dominantes ?
Dans les prochaines années, l’objectif est clair : faire de Thémelia une référence de l’édition musicale entre l’Afrique et l’international. Nous voulons participer activement à la démocratisation de l’édition musicale sur le continent africain, en apportant davantage de structuration, de transparence et surtout d’exigence dans les pratiques professionnelles.
Notre ambition n’est pas simplement d’exister, mais de figurer parmi les meilleurs. Pour cela, nous misons sur une véritable excellence opérationnelle : suivi des œuvres, gestion des droits, développement des catalogues, avec des standards comparables à ceux des majors, tout en innovant dans nos modèles et nos approches. Un acteur africain peut-il concurrencer les structures internationales ? Oui, clairement. Parce que nous disposons d’un avantage encore sous-estimé : une connaissance fine de notre musique, de nos marchés et de nos cultures.
Cette proximité, cette compréhension du terrain et cette capacité à créer des relations solides avec les artistes et les compositeurs font toute la différence. Chez Thémelia, nous construisons sur le long terme, avec de la confiance, de la rigueur et une vision claire, dans une approche à la fois professionnelle et humaine.
Plus largement, qu’est-ce qui doit changer pour que l’industrie musicale ouest-africaine passe un cap ?
Pour moi, la priorité numéro un est l’éducation. Que ce soit dans la production, l’édition ou le live, il est essentiel que les acteurs, anciens comme nouveaux, aient l’humilité d’apprendre ou de se former, afin de comprendre les contrats, les règles et les mécanismes de l’industrie.
Car dès lors que l’on maîtrise son secteur, on prend de meilleures décisions, on protège mieux ses intérêts et on travaille plus efficacement. Ensuite, il existe un enjeu majeur de monétisation. Aujourd’hui encore, certains territoires ne sont pas pleinement valorisés sur les plateformes de streaming ou sur YouTube, ce qui représente une perte importante de revenus pour les artistes et les ayants droit.
Au-delà du talent des créateurs, il y a aussi un enjeu de collaboration entre les acteurs du marché, à l’échelle locale et internationale, afin de construire des opportunités durables et non ponctuelles. Il faut davantage d’exigence et accepter que, pour rivaliser à l’échelle mondiale, il est indispensable d’être irréprochable dans l’exécution, tant sur le plan artistique qu’administratif.
Si vous deviez être très direct : aujourd’hui, le principal frein au développement des talents ouest-africains, c’est quoi ? Et qui doit prendre ses responsabilités en priorité ?
Si je dois être très direct, le principal frein aujourd’hui n’est ni le talent ni la créativité. C’est le manque de structuration à plusieurs niveaux :
— Le manque d’éducation et de formation : beaucoup d’artistes, de compositeurs et même certains professionnels ne maîtrisent pas encore les bases des droits, des contrats et du fonctionnement de l’industrie. Résultat : des décisions sont prises sans toutes les clés, avec une perte de valeur dès le départ.
— Le manque de structuration des acteurs : éditeurs, managers, labels… l’informel reste trop présent. Sans standards de travail clairs et rigoureux, il est difficile de construire des carrières solides et durables.
— Le manque de monétisation des territoires : une partie des streams et des vues, notamment dans certaines zones, n’est pas pleinement valorisée. Cela représente un manque à gagner considérable pour les artistes et les ayants droit, alors même que la demande existe.
— Le manque d’implication institutionnelle : les ministères de la Culture doivent jouer un rôle plus fort, notamment en exerçant une pression sur les DSP pour améliorer la monétisation, mais aussi en structurant davantage l’écosystème local.
— Le manque de soutien financier structuré : il existe encore trop peu de subventions et d’accompagnements pour les acteurs de l’industrie. Et lorsque des moyens existent, ils sont parfois mal utilisés faute de cadre solide, ce qui conduit à des investissements à faible impact.
Aujourd’hui, l’enjeu est de combler ces manques avec davantage de rigueur et de professionnalisation. C’est à cette condition que l’industrie pourra véritablement passer un cap.
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