Hier, dans le hall de l'hôtel Azalaï de Ouagadougou, les exemplaires de Nifato passaient de main en main. Entre sourires, accolades et échanges avec son public, Alif Naaba dédicaçait son nouvel album, prolongeant plusieurs semaines de promotion autour d'un projet qui marque une étape importante de son parcours.
Un mois auparavant, il nous accordait un long entretien pour revenir sur cette œuvre pensée comme une renaissance artistique, sur son besoin permanent de réinventer son langage musical, mais aussi sur cette volonté de rester en mouvement sans jamais perdre son identité.
Au dela d'un retour discographique, Nifato raconte le cheminement d'un artiste qui refuse l'immobilisme.
Quand on écoute Nifato, on a le sentiment d'assister à une nouvelle étape de ton histoire. Est-ce ainsi que tu vois cet album ?
Complètement. Je ne considère jamais un album comme une simple succession de chansons. Pour moi, c'est une photographie d'un moment de vie.
Avec Nifato, je vois un artiste qui continue d'apprendre, de douter, d'explorer. Je crois profondément qu'un artiste ne doit jamais devenir le gardien de son propre musée. À partir du moment où l'on cherche uniquement à protéger ce que l'on a déjà construit, on cesse progressivement de créer.
Je voulais continuer à raconter mon histoire, mais avec un nouveau vocabulaire. Pas parce que mon passé ne me correspond plus, mais parce que moi-même j'ai évolué.
Tu parles davantage d'ouverture que de changement. Pourquoi cette nuance est-elle importante ?
Parce que changer pour suivre une tendance n'a aucun sens. Ce qui m'intéresse, c'est l'ouverture.
Aujourd'hui, les générations écoutent des univers très différents dans une même playlist. Un jeune peut passer du rap à l'afrobeats, du reggae aux musiques traditionnelles. Cette réalité existe.
Je ne voulais pas imiter les jeunes. Je voulais comprendre leur époque.
L'idée était de créer un dialogue entre plusieurs générations tout en restant fidèle à ce qui fait mon identité.
Pourquoi avoir choisi le titre Nifato ?
Au départ, ce n'était pas le titre prévu. Mais en avançant dans la création, je me suis rendu compte qu'il résumait parfaitement ce que je cherchais à exprimer.
Nifato porte cette idée d'ouverture, de mouvement et de dialogue.
Je voulais ouvrir des portes, créer des passerelles entre différentes générations, différentes sensibilités, entre ceux qui connaissent déjà mon univers et ceux qui vont le découvrir.
Tu évoques souvent l'idée de « mettre ton oreille à jour ». Qu'est-ce que cela signifie pour toi ?
Je crois que l'écoute est le premier travail d'un musicien.
Il faut écouter les autres artistes, les nouvelles sonorités, la rue, mais aussi les silences. Je compare cela à une mise à jour : ce n'est pas parce qu'une ancienne version était mauvaise, c'est simplement parce que le monde évolue.
Un artiste doit garder cette curiosité. C'est elle qui nourrit la création.
Musicalement, Nifato conserve ton identité tout en explorant de nouvelles textures. Comment as-tu trouvé cet équilibre ?
Je ne cherche pas à ressembler à une génération. Je cherche à dialoguer avec elle.
Ma voix reste la même, mon écriture aussi. Ce qui change, ce sont les paysages dans lesquels cette voix circule.
Depuis toujours, je crois au métissage musical. Les musiques traditionnelles burkinabè, le reggae, les sonorités africaines contemporaines font partie de mon histoire.
Mais je n'intègre jamais une influence simplement parce qu'elle est à la mode. Elle doit servir l'émotion de la chanson.
Tu as invité Kayawoto et Meta sur cet album. Qu'est-ce qui guide tes collaborations ?
Une collaboration doit d'abord être une rencontre humaine et artistique.
Je ne cherche pas à réunir des noms pour créer un événement. Je cherche des artistes capables d'apporter quelque chose à une chanson sans la dénaturer.
Avec Kayawoto, il y avait cette volonté de créer un dialogue entre deux générations. Avec Meta, il y avait une sensibilité commune.
Je crois que la musique africaine avance lorsqu'elle permet ces conversations entre artistes.
Nifato est construit comme un voyage. Crois-tu encore à l'album à une époque dominée par les singles ?
Oui, je continue à croire à l'album.
Les habitudes d'écoute ont changé, c'est une réalité. Beaucoup découvrent aujourd'hui un artiste à travers un morceau, une playlist ou une vidéo courte.
Mais un album permet de raconter une histoire plus large.
Chaque chanson est un chapitre. Ensemble, les quatorze titres racontent un chemin, des émotions, des souvenirs, des interrogations.
Je voulais créer une œuvre complète, pas simplement une collection de chansons.
Dans cet album, l'intime rencontre souvent le collectif. Comment écris-tu entre ces deux dimensions ?
Je pense qu'elles sont liées.
Quand on parle d'amour, de famille ou de blessures personnelles, on touche souvent quelque chose de collectif.
Je n'ai jamais voulu être un artiste qui donne des leçons. Je préfère raconter des histoires et poser des questions.
Avec Nifato, je voulais aussi rappeler que l'Afrique ne se résume pas aux difficultés qu'elle traverse. Notre continent est aussi fait de créativité, de beauté, de solidarité et d'espoir.
Le mooré occupe toujours une place importante dans ta musique. Pourquoi ce choix ?
Parce que je ne considère pas une langue comme une limite.
Le mooré porte une manière particulière de ressentir le monde. Certaines émotions existent pleinement dans cette langue.
Aujourd'hui, les gens écoutent des artistes qui chantent en espagnol, en coréen ou dans d'autres langues sans forcément comprendre chaque mot. Ce qui touche, c'est l'émotion.
Je pense même que plus un artiste assume son identité, plus il peut devenir universel.
L'écriture de Nifato semble plus introspective. Comment sont nées ces chansons ?
L'écriture vient toujours d'une nécessité.
Je n'écris pas simplement pour remplir un album. J'écris lorsqu'il y a une émotion, une question ou une expérience que j'ai besoin de partager.
Avec le temps, mon rapport à l'écriture a changé. Je pars souvent de quelque chose de personnel, mais ce qui m'intéresse, c'est de transformer cette expérience en une émotion dans laquelle chacun peut se reconnaître.
Après autant d'années de carrière, qu'est-ce qui continue à te pousser à créer ?
La curiosité.
Je pense qu'un artiste doit rester en mouvement. Chaque album est une nouvelle étape, une nouvelle manière de se découvrir.
Avec Nifato, je ne voulais pas seulement montrer ce que j'avais déjà accompli. Je voulais montrer où j'en suis aujourd'hui, avec mon histoire, mes expériences et cette envie permanente d'explorer de nouveaux territoires.
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