Alif Naaba : « Un artiste ne doit jamais devenir le gardien de son propre musée »
21 Juil 2026 - 12:37
À l'occasion de la sortie de Nifato, son nouvel album, Alif Naaba ouvre une nouvelle page de son parcours artistique. Plus qu'un retour discographique, ce projet traduit une réflexion sur le temps, la création et la nécessité de se renouveler sans jamais renier ce qui forge une identité. Rencontre avec un artiste qui revendique le mouvement comme moteur de sa carrière.
Pour Alif Naaba, un album n'est jamais une simple compilation de chansons. Chaque projet témoigne d'une période de vie, d'un état d'esprit, d'un cheminement.
« Je ne considère jamais un album comme une simple succession de chansons. Pour moi, c'est une photographie d'un moment de vie. Avec Nifato, je vois un artiste qui continue d'apprendre, de douter, d'explorer. Je crois profondément qu'un artiste ne doit jamais devenir le gardien de son propre musée. À partir du moment où l'on cherche uniquement à protéger ce que l'on a déjà construit, on cesse progressivement de créer. »
Cette envie d'avancer ne relève pas d'une volonté de suivre les modes. Le chanteur parle davantage d'ouverture que de changement.
« Changer pour suivre une tendance n'a aucun sens. Ce qui m'intéresse, c'est l'ouverture. Aujourd'hui, les générations écoutent des univers très différents dans une même playlist. Un jeune peut passer du rap à l'afrobeats, du reggae aux musiques traditionnelles. Je ne voulais pas imiter les jeunes. Je voulais comprendre leur époque. L'idée était de créer un dialogue entre plusieurs générations tout en restant fidèle à ce qui fait mon identité. »
Le titre Nifato s'est imposé au fil de la création. Il résume, selon lui, l'esprit de l'album.
« Au départ, ce n'était pas le titre prévu. Mais en avançant dans la création, je me suis rendu compte qu'il résumait parfaitement ce que je cherchais à exprimer. Nifato porte cette idée d'ouverture, de mouvement et de dialogue. Je voulais ouvrir des portes, créer des passerelles entre différentes générations et différentes sensibilités. »
Pour y parvenir, Alif Naaba s'impose une règle : rester à l'écoute.
« Je crois que l'écoute est le premier travail d'un musicien. Il faut écouter les autres artistes, les nouvelles sonorités, la rue, mais aussi les silences. Je compare cela à une mise à jour : ce n'est pas parce qu'une ancienne version était mauvaise, c'est simplement parce que le monde évolue. Un artiste doit garder cette curiosité. C'est elle qui nourrit la création. »
Cette curiosité se retrouve dans les sonorités de l'album, où les influences contemporaines côtoient les musiques traditionnelles, sans jamais faire oublier sa signature musicale.
« Ma voix reste la même, mon écriture aussi. Ce qui change, ce sont les paysages dans lesquels cette voix circule. Je ne cherche pas à ressembler à une génération. Je cherche à dialoguer avec elle. Les musiques traditionnelles burkinabè, le reggae et les sonorités africaines contemporaines font partie de mon histoire. Mais je n'intègre jamais une influence simplement parce qu'elle est à la mode. Elle doit servir l'émotion de la chanson. »
Les collaborations avec Kayawoto et Meta répondent à cette même logique.
« Une collaboration doit d'abord être une rencontre humaine et artistique. Je ne cherche pas à réunir des noms pour créer un événement. Je cherche des artistes capables d'apporter quelque chose à une chanson sans la dénaturer. Avec Kayawoto, il y avait cette volonté de créer un dialogue entre deux générations. Avec Meta, il y avait une sensibilité commune. Je crois que la musique africaine avance lorsqu'elle permet ces conversations entre artistes. »
À l'heure où les plateformes privilégient les singles, Alif Naaba continue de défendre le format album.
« Les habitudes d'écoute ont changé, c'est une réalité. Beaucoup découvrent aujourd'hui un artiste à travers un morceau, une playlist ou une vidéo courte. Mais un album permet de raconter une histoire plus large. Chaque chanson est un chapitre. Ensemble, les quatorze titres racontent un chemin, des émotions, des souvenirs, des interrogations. Je voulais créer une œuvre complète, pas simplement une collection de chansons. »
L'album mêle récits personnels et préoccupations universelles, sans chercher à délivrer un message figé.
« Quand on parle d'amour, de famille ou de blessures personnelles, on touche souvent quelque chose de collectif. Je n'ai jamais voulu être un artiste qui donne des leçons. Je préfère raconter des histoires et poser des questions. Avec Nifato, je voulais aussi rappeler que l'Afrique ne se résume pas aux difficultés qu'elle traverse. Notre continent est aussi fait de créativité, de beauté, de solidarité et d'espoir. »
Le mooré demeure au cœur de son expression artistique.
« Je ne considère pas une langue comme une limite. Le mooré porte une manière particulière de ressentir le monde. Certaines émotions existent pleinement dans cette langue. Aujourd'hui, les gens écoutent des artistes qui chantent en espagnol, en coréen ou dans d'autres langues sans forcément comprendre chaque mot. Ce qui touche, c'est l'émotion. Plus un artiste assume son identité, plus il peut devenir universel. »
Son écriture, enfin, est devenue plus introspective au fil des années.
« Je n'écris pas simplement pour remplir un album. J'écris lorsqu'il y a une émotion, une question ou une expérience que j'ai besoin de partager. Je pars souvent de quelque chose de personnel, mais ce qui m'intéresse, c'est de transformer cette expérience en une émotion dans laquelle chacun peut se reconnaître. »
Après plusieurs décennies de carrière, Alif Naaba continue d'avancer avec le même état d'esprit.
« La curiosité reste mon moteur. Chaque album est une nouvelle étape, une nouvelle manière de se découvrir. Avec Nifato, je ne voulais pas seulement montrer ce que j'avais déjà accompli. Je voulais montrer où j'en suis aujourd'hui, avec mon histoire, mes expériences et cette envie permanente d'explorer de nouveaux territoires. »
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