Afrique du Sud, Ghana : quels modèles pour financer l’économie créative ?
26 Août 2026 - 13:37
Par Lucy Ilado Les industries culturelles et créatives bénéficient depuis longtemps d’une reconnaissance dans les politiques publiques sur le continent. La question la plus difficile reste toutefois celle du financement de ces ambitions. Les évolutions récentes en Afrique du Sud et au Ghana invitent à revenir sur cette question.
Leopold Sedar Senghor.
Le 12 août, la ministre sud-africaine du Développement des petites entreprises, Stella Ndabeni-Abrahams, a annoncé la création prévue, au cours de l’exercice financier en cours, d’un Fonds pour le secteur créatif doté de 150 millions de rands, soit environ 9,4 millions de dollars américains. Il devrait soutenir des entreprises actives dans la musique, le cinéma, la mode, le design, l’animation, les jeux vidéo, les contenus numériques et les arts visuels. Plus que le montant, c’est la logique qui sous-tend cette initiative qui retient l’attention : le ministère a reconnu que les instruments de financement doivent tenir compte des caractéristiques propres aux différents secteurs et des obstacles auxquels les entreprises sont confrontées.
Cette reconnaissance est importante, car les entreprises créatives ont souvent du mal à accéder à des modèles de financement reposant sur des garanties classiques, des flux de trésorerie prévisibles et des actifs physiques, alors qu’une grande partie de leur valeur réside dans la propriété intellectuelle, les catalogues, les droits, les publics, les marques et les contrats. L’Afrique du Sud pose ainsi une question essentielle : peut-on concevoir des instruments financiers adaptés à ces réalités ?
Le lancement de ce fonds intervient alors que le Département des Sports, des Arts et de la Culture a officiellement mis en place 17 clusters consacrés aux industries culturelles et créatives, destinés à améliorer la coordination, la représentation, la professionnalisation ainsi que l’accès aux marchés et au financement. Il est encore trop tôt pour évaluer ces deux initiatives, mais leur combinaison est importante, car le capital est plus efficace lorsqu’il s’appuie sur des secteurs organisés, des institutions solides et des marchés fonctionnels.
Le tableau plus large des dépenses publiques fournit un contexte utile. Le budget national sud-africain 2026/27 consacre environ 4,72 milliards de rands, soit 295,4 millions de dollars, aux programmes relatifs aux arts, à la culture et au patrimoine au sein du Département des Sports, des Arts et de la Culture. Rapporté à des dépenses publiques consolidées d’environ 2 670 milliards de rands, soit 167 milliards de dollars, cela représente près de 0,18 %.
Le Ghana offre un point de comparaison intéressant, car son budget national permet d’examiner à la fois la part des dépenses publiques consacrée à la culture et la manière dont ces ressources sont structurées. Le budget 2026 prévoit 20 millions de cedis ghanéens, soit environ 1,8 million de dollars, pour le Creative Arts Fund, ainsi que 20 millions de cedis supplémentaires, soit environ 1,8 million de dollars, pour le Film Fund. La National Film Authority a depuis ouvert le Film Development Fund à travers dix guichets de financement couvrant le développement, la production, la distribution et le marketing, les infrastructures cinématographiques, la formation et la recherche, au moyen de subventions, de financements remboursables et d’un appui technique.
En août, le ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts créatifs a annoncé le déblocage de 5 millions de cedis, soit environ 450 000 dollars, pour chacun des deux fonds. Cela soulève une importante question de redevabilité, car l’allocation budgétaire, le décaissement par le Trésor, le versement effectif aux bénéficiaires et l’impact économique qui en découle correspondent à des étapes distinctes. Le plaidoyer en faveur du secteur créatif doit porter attention à chacune d’elles.
Le ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts créatifs du Ghana dispose en 2026 d’un budget de 255,13 millions de cedis, soit environ 22,9 millions de dollars, contre des dépenses prévues de l’administration centrale de 302,46 milliards de cedis, soit environ 27,1 milliards de dollars. Cela représente approximativement 0,084 %. Au sein du ministère, le programme consacré à la culture, aux arts créatifs et à la gestion du patrimoine reçoit 142,71 millions de cedis, soit environ 12,8 millions de dollars, ce qui correspond à près de 0,047 % des dépenses nationales prévues. En 2025, l’allocation correspondante s’élevait à 115,59 millions de cedis, soit environ 10,4 millions de dollars, représentant près de 0,043 %.
Ces chiffres ne représentent pas l’ensemble des dépenses culturelles publiques dans les deux pays, puisque celles-ci peuvent également être réparties entre d’autres ministères, agences et niveaux de gouvernement. Ils donnent néanmoins une indication utile de l’ampleur des investissements nationaux identifiables consacrés à la culture et aux industries créatives. L’Afrique du Sud et le Ghana mettent en place des mécanismes de financement, alors même que la part visible des dépenses nationales orientée vers le secteur reste relativement modeste. Cet écart prend tout son sens lorsqu’on le met en regard des engagements déjà pris par les gouvernements africains au niveau continental.
L’idée selon laquelle la culture doit occuper une place dans les politiques nationales de développement n’est pas nouvelle en Afrique. Le regretté poète et homme d’État sénégalais Léopold Sédar Senghor, l’un des penseurs africains les plus influents sur les questions de culture et de développement, plaçait la culture au cœur de la construction de l’État et du rayonnement culturel international. Des initiatives telles que le Premier Festival mondial des arts nègres, organisé à Dakar en 1966, témoignaient d’une conception de la politique culturelle comme partie intégrante d’un projet national plus large, réunissant artistes, écrivains et intellectuels d’Afrique et de la diaspora.
Cette vision trouvera plus tard un prolongement dans les cadres de politique continentale. Cette année marque les vingt ans de l’adoption de la Charte de la renaissance culturelle africaine, adoptée à Khartoum le 24 janvier 2006. La Charte a dépassé la simple reconnaissance de la culture en attribuant aux États des responsabilités précises : créer un environnement favorable au développement culturel, renforcer les institutions et soutenir le secteur au moyen de mesures financières, fiscales et législatives. Elle appelait également à la mise en place de cadres institutionnels appropriés, de fonds nationaux pour les arts et la culture, d’incitations fiscales en faveur des biens et services culturels africains, ainsi qu’à la protection des droits de propriété intellectuelle.
Vingt ans plus tard, ces dispositions apparaissent moins comme des aspirations historiques que comme un véritable programme de financement. L’Union africaine a depuis renforcé cette orientation, notamment à travers la décision appelant les États membres à consacrer au moins 1 % de leurs budgets nationaux aux arts, à la culture et au patrimoine d’ici à 2030.
Si les pays doivent progresser vers cet objectif de 1 %, la question suivante est celle de l’utilisation de ces ressources. Les dépenses publiques continueront de soutenir les institutions patrimoniales, les programmes culturels et l’activité artistique, mais une partie de ces ressources doit également renforcer les fondements économiques du secteur, des infrastructures de production et de distribution à l’administration du droit d’auteur, au développement des marchés et au financement des entreprises. La conception des instruments compte également : les projets en phase de démarrage peuvent avoir besoin de subventions, tandis que les entreprises plus établies peuvent avoir besoin de fonds de roulement, de garanties, de financements remboursables, de dette ou de fonds propres.
Les finances publiques ne constituent qu’une partie de l’équation. Des économies créatives durables ont également besoin de financement du développement et de capitaux privés adaptés aux différentes étapes de croissance. Au Ghana, le programme Sankofa II, doté de 2,92 millions de dollars américains, financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France, soutient le patrimoine, l’innovation et la professionnalisation. À l’échelle continentale, l’initiative d’Afreximbank visant à mettre en place un Africa Film Fund pouvant atteindre 1 milliard de dollars montre que les institutions de financement du développement considèrent de plus en plus les industries créatives comme une véritable proposition d’investissement.
L’engagement de 1 % suppose également un meilleur suivi des dépenses culturelles. En l’absence d’une approche commune permettant d’identifier les dépenses réparties entre différents ministères et niveaux de gouvernement, les comparaisons resteront difficiles. Les gouvernements devraient rendre compte non seulement des allocations et des décaissements, mais aussi des bénéficiaires, des capitaux supplémentaires mobilisés, des emplois et revenus générés, de la propriété intellectuelle commercialisée et de la capacité des entreprises soutenues à rester viables au-delà de la période de financement. Les ministères des Finances, les banques et les investisseurs doivent donc être associés à cette discussion aux côtés des ministères chargés de la culture.
L’Afrique du Sud et le Ghana sont deux pays qu’il sera utile de suivre, même s’il serait prématuré de présenter l’une ou l’autre approche comme un modèle. Ce qui compte désormais, c’est la mise en œuvre et ce qui subsistera au-delà des cycles de financement individuels.
Vingt ans après l’adoption de la Charte de la renaissance culturelle africaine, l’Afrique dispose déjà d’une grande partie du cadre politique nécessaire. Le défi est désormais de construire les systèmes de financement et les institutions capables d’inscrire ces engagements dans une mise en œuvre durable.
Lucy Ilado est spécialiste des politiques culturelles, chercheuse et gestionnaire de programmes dans le domaine des industries culturelles et créatives en Afrique. Son travail porte sur les politiques culturelles, la recherche, le développement des écosystèmes et la conception de programmes.
Note sur les sources : Les chiffres et références de politique publique sont issus de documents officiels et de communications du Gouvernement d’Afrique du Sud, du Département des Sports, des Arts et de la Culture, du Trésor national sud-africain, du ministère des Finances du Ghana, de la National Film Authority du Ghana, de la Ghana News Agency, de l’Union africaine, d’Expertise France et d’Afreximbank. Les équivalents en dollars américains sont approximatifs et calculés sur la base des taux de change du 25 août 2026.
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