- Par Taroum Baudoin
Bien que minoritaires sur la scène musicale, le talent des artistes féminins tchadiens est de plus en plus reconnu. Une fierté pour toute la gent féminine.
Les femmes artistes s’imposent et rayonnent. Un rayonnement qui, certes, est à ses début mais est né de la nécessité de s’exprimer et du besoin de se faire connaitre.
Battues…
« Les hommes, les hommes, les hommes… on est fatiguées de vous… de vos bastonnades… de vos humiliations… », chante le groupe Matania. Cette idée de la femme battue est aussi une autre illustration de la place réservée à la femme dans les activités professionnelles. Une sorte de compétition qui semble perdue d’avance pour elle. Et le secteur musical en était une bien forte expression. « Femmes et musique au Tchad, ce n’était simplement pas facile. La femme a longtemps été considérée comme une machine à bébé et la bonne dame de la maison mais les choses changent », lance Djémila Carole, qui vient de mettre sur le marché le single « dites-moi ». Même si en prenant le micro, les artistes féminins refusent de se résigner à n’être que des thèmes, l’accueil du public montre que la femme a toujours été un « thème intéressant et rentable » : « Femme, figure de légèreté », « femme, actrice du développement », « femmes battues » etc. « C’est à nous, femmes artistes, de nous faire accepter et respecter», confirme Matibeye Geneviève, représentante du Tchad aux derniers Jeux de la Francophonie.
Une solidarité qui galvanise
L’accueil réservé par les femmes à la musique faite par les artistes féminins est expressif de leurs attentes : émancipation, reconnaissance de leurs droits et de leur forte contribution à la marche du pays. Pour Lincy, les femmes qui font la musique sont admirées et très encouragées, elles sont perçues comme des héroïnes parce que la musique au Tchad est vraiment difficile.« Beaucoup de femmes apprécient ma musique et m’encouragent à continuer. J’aborde beaucoup de sujets qui touchent la femme, les enfants, l’actualité… Elles se sentent toujours concernées. J’utilise un style de chant qui me permet de toucher avec les mots justes et plein d’émotion et il s’agit toujours ce qu’elles vivent ou quelqu'un de proche donc je me sens plus proche d'elle en tant que femme », ajoute Matibeye Geneviève. Victimes permanentes des pesanteurs culturelles, chanter les réalités sociales comme la stérilité dans « Diankoudj » de Melodji, extrait de son album « TahHorNdal », renforce leur lien. « Kellou, dont l’image est aujourd’hui l’un des sceaux de la République et Maman Eldjima, qui a merveilleusement nourri les oreilles de plusieurs générations à travers la radio nationale sont mortes pauvres. Eldjima, par exemple, a été honorée tardivement. L’explosion actuelle des talents féminins et leur forte présence dans les arts vivants constituent une grande récompense et un honneur pour notre communauté », affirme Joséphine, juriste. Ce boom musical est soutenu et fortement promu par d’autres membres de la gent comme, entre autres, Motha Blandine, Nina, Adnely Clémence, MadjiBandoum, animatrices radio et des fois présentatrices ; Sarah Noudjalbaye, Eugénie Laoula, mécènes ou encore, plus dans l’ombre, Déborah Ngakoutou, technicienne régie, son et lumière. Et elles continuent de compléter la liste, encouragées par leurs sœurs…
Battantes !
Déterminées, l’histoire devra compter avec elles. Elles sont présentes à tous les festivals et rencontres artistiques. Et souvent, elles marquent leurs passages : Mounira Mitchala, lauréate du Prix Découvertes RFI 2007, meilleure artiste féminine de l’Afrique centrale aux Kora All-Africa Music Awards et meilleure artiste francophone lors des African Francophone Awards South Africa (AFASA) ; Mélodji, a participé au Prix Découvertes RFI 2015 ; Matibeye Geneviève a gagné le 1er Prix au festival N'Djam Vi 2015, le Prix Découverte Dari Awards catégorie world music, le Prix du Meilleur spectacle au Festibikutsi/Cameroun 2016, a représenté le Tchad aux derniers Jeux de la Francophonie après avoir été sélectionnée parmi de nombreux autres artistes. « Nous devons insister pour gagner le respect ! », martèle cette dernière. Côté rap, le caractère souvent misogyne des praticiens de ce genre musical tantôt abrupt n’intimide pas CrazyMissy, l’unique rappeuse en activité.
Indépendantes ou anticonformistes.
« Chili Houritki » ou prends ton indépendance est, paroles jointes aux actes, la meilleure expression de l’aspiration de la femme à l’indépendance. « Les femmes doivent se battre pour gagner leur liberté et leur autonomie afin d’être des actrices efficaces du développement du Tchad et de l’Afrique », explique-t-elle. Une indépendance professionnelle, financière et même sociale.CrazyMissy, rappeuse trap et égotrip, revendique aussi son indépendance dans le titre « femme battante » mais est plus offensive vis-à-vis des hommes dans les titres « appelle-moi Crazy » et « Nan ley » (publié en juillet 2028) dans lesquelles elle pose des phrasés anticonformistestels que : « il me parle de mariage mais qu’est-ce qu’il est con !... Pose tes c…. et dis-moi ce que tu veux ! Nombreux sur la liste, avec leurs cœurs je m’amuse…». Au-delà de la musique,cette indépendance s’exprime aussi par la pratique d’autres activités (commerce, activités artisanales ou autres professions). Les revenus tirés de ces activités permettent à ces artistes de s’autoproduire.
Et elles tournent…
Et finalement, elles auront été les plus sollicitées hors du Tchad en ce premier semestre de l’année 2018. MatibeyeGénéviève qui sera en résidence de création en mi-septembre avec les femmes pleureuses au sud du Tchad et la pianiste française Claudine François, a représenté le pays à Abidjan aux Jeux de la Francophonie et au festival SangoNdji-Ndji à Pointe noire, respectivement en mars et juin derniers. Après son concert à l'Institut Français du Tchad, Adama était au Salon des Voix de la forêt « Escale bantoo » à Douala en mai et à la dernière édition de l’Afropolitan nomade à Dakar. Elle continue de peaufiner sa première signature. Melodji, quant à elle, vient de s’envoler en France pour son prochain album…
Au fil des années, les femmes ont réussi à s’imposer sur la scène musicale tchadienne. Leur talent, leur abnégation, leur énergie et leur savoir-faire font d’elles des actrices incontournables de ce paysage. Aujourd’hui, elles font front commun, sur le même pied d’égalité, avec les artistes masculins pour faire face aux difficultés qu’ils connaissent tous : manque de structures, retard des paiements des droits d’auteurs, politique culturelle inefficace…
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